Contraste

il y a
3 min
191
lectures
15
Qualifié

Mouvement lié à : - mes déplacements quotidiens en vélo - l'attachement hivernal à mes skis - le pédalage sur mon vtt ou vélo de route, selon... - mes randonnées à pied - ma curiosité et  [+]

Image de Printemps 2013
Il marche dans la neige. Nuit froide, glacée. Immensité de la plaine enneigée. Il marche, Il peine. La neige fraîche colle à ses souliers. Ciel étoilé. Pleine lune.
Immensité vierge et blanche. Un homme la souille. Chaque pas est un effort, qui laisse son empreinte lourde et profonde.
Pardessus, bonnet, silhouette sombre et massive. Silhouette étrange, hostile dans cet océan de blancheur.

L’homme marche à pas pesants, lents, comptés.
La fille l’observe. Elle est à la lisière de la forêt. Masquée par des buissons. Elle a vu l’homme qui descendait vers la plaine, au débouché du col. Elle l’a vu de loin. Forme insolite, éclairée par la lune et la blancheur alentour.
Elle l’a vu trébucher, s’arrêter, reprendre son souffle et repartir de son pas saccadé. Elle l’a vu peiner, s’obstiner et poursuivre.
La neige crisse sous ses pas. Elle voit l’homme suant approcher, retirer son bonnet, touffe hirsute, brune.

Elle reste tapie, sans bruit. Elle est contrariée par cette présence. Elle est encombrée de son appareil, de ses objectifs.
Travailler le contraste, saisir l’instant, accrocher la lumière, savoir observer puis déclencher. C’est ce qu’on lui apprend. Novice, elle écoute.

Ecouter, elle l’avait toujours fait.
Appliquée, studieuse... Elle l’avait toujours été.
Elle avait honoré tous les contrats, satisfait à toutes les attentes. Elle ne savait pas, elle avançait. Elle suivait ce qui semblait avoir été tracé pour elle. Ses parents étaient fiers, ou l’avaient été. Bonne élève, trace directe. Baccalauréat scientifique, évidemment ! Classes préparatoires, concours, grande école...Enchaînement logique, écrit depuis toujours.
Elle n’avait pas été de ces adolescentes rebelles, qui s’opposent, pleurent, crient, se « transmutent » en furie insaisissable, se fagotent comme des drôlesses, se coiffent dans tous les sens, se teignent les cheveux de toutes les couleurs.
Elle avait été sage, conforme, sans histoire. Elle ne s’était pas fait beaucoup d’amies, pas d’ennemies non plus, elle était plutôt solitaire.
Elle intriguait les filles mais aussi les garçons, peut-être même qu’elle les intimidait, avec sa réserve, son air absent et surtout sa manière de les regarder sans les voir. Eux, ils l‘observaient sans l’approcher, ils la trouvaient jolie, énigmatique, charmante, mais ils n’osaient pas.
Léo avait tenté une approche, elle l’avait laissée faire curieuse et intriguée d’en avoir accroché un. Ils s’étaient appréciés, plus qu’aimés. Elle en gardait un bon souvenir, et surtout cette phrase « tu es tout à fait évanescente », elle n’avait pas bien compris sur le moment, ne sachant s’il fallait le prendre comme un compliment ou un reproche.
Elle avait poursuivi.

Et puis... la fêlure, une question, puis deux... le doute.
Louise, qu’as-tu ? Je ne te reconnais plus.
Son père si fier, si déçu. Son visage grave, cette ride au front, il cherche à comprendre. Impossible.
Louise... tu ?... Quoi ? Pourquoi ? Ca va passer.
Quelques mots pour dire ou tenter de dire. Puis rien à ajouter, trop dur à expliquer, et enfin le silence, l’incompréhension.
Elle secoue la tête, chasse l’image.

L’homme poursuit sa pénible marche.

Elle travaille en noir et blanc. C’est ce qu’elle a choisi. Plus autonome, elle peut faire ses tirages, les révéler à elle seule dans la solitude de la chambre noire.
Elle s’accroche, elle veut comprendre, s’imprégner de techniques, trouver son style.
Elle leur montrera qu’elle peut. Elle se doit de réussir.

L’homme se rapproche, elle l’entend souffler maintenant.

La chute de neige avait été le déclencheur. Le paysage allait changer de physionomie. Beau temps retrouvé, pleine lune, étoiles, blancheur immaculée, C’était pour ce soir. Elle le tenait son contraste.
Elle avait tout prévu, tout pensé, tout imaginé sauf lui, qui vient perturber son champ.

Encore un homme en travers de ses projets ?
Elle a affronté la réprobation du père, son hostilité pour ce qu’il appelle avec un méchant sourire : « ses marottes ». Pourtant, des sourires, des vrais, il lui en a tant fait. Petite, et plus grande aussi, quand il était fier de la voir réussir. Il n’a plus souri, quand elle lui a dit :
 »J’arrête, je ne peux plus... Je ne sais pas où je vais. Je ne me connais pas, j’ai besoin de savoir autre chose »
Mais qu’avait-elle ?
Comment lui dire qu’elle n’en pouvait plus, qu’elle étouffait d’être sérieuse, qu’elle en perdait le sommeil, qu’elle était autre.
Il ne pouvait pas savoir, pas comprendre.
Après Léo, il y en avait eu d’autres, elle se souvenait de l’un d’eux, qui lui avait lâché, l’air exaspéré, « mais quand sortiras-tu de ta réserve ? »
Ca l’avait surprise, que voulait-il dire ?, Elle ne se sentait pas si différente, « réserve » cela faisait « à part », « en voie de disparition », « protégée »... Elle trouvait le terme étrange, il résonnait à ses oreilles, faisait écho à des questions qui ne l’avaient plus lâchée.

La lumière change, évolue, il faut qu’elle se décide, le contraste, ce sera lui ! Déterminée, elle règle son objectif, cadre et mitraille.
Il s’arrête net. Saisi par les flashs et les crépitements du déclencheur. Il cherche, la trouve.
« Qu’est ce que vous faites » ?
« Et vous « ?
Silence embarrassé. Mots lâchés.
«J’ai besoin d’air... j’crois que j’suis un peu gris»
Elle sourit malgré elle.



15

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,

Vous aimerez aussi !