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Florian Covelli

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1.

Le soleil de fin d’après-midi me réchauffe le dos, la Leffe me réchauffe le ventre, un oiseau balance ses trilles dans l’air chaud, le vent remue l’herbe sauvage de la plaine que les ronces ont envahie. Je trouve un espace à l’ombre où m’asseoir. Un petite dépression au sol me sert de siège, à l’écart des broussailles. La lumière de mi-avril rase les brindilles, un bouton d’or est hissé au-dessus. Un oiseau fait des montagnes russes dans les airs. Les cerisiers sont en fleurs. À travers les ronces, on aperçoit le sud-ouest lyonnais sous la forme d’un océan de collines.

Si l’on devait peindre le tableau, on utiliserait une palette minimaliste. Des taches rousses pour les toits d’argile, des taches vertes pour les chênes, sapins et autres tilleuls, des aplats blanc plâtre figureraient les murs des habitations. Enfin, l’artiste devrait trouver un moyen astucieux pour représenter les barres d’immeubles qui côtoient l’horizon et, alternativement, les étendues vert foncé et les liserés bleus qui amènent l’œil du spectateur dans ces régions abstraites où l’imagination trouve son compte. Rajoutez quelques monuments comme la basilique de Fourvière au nord sur sa colline rapetissée par la distance, la raffinerie de Feyzin qui par sa disposition en biais laisse deviner le Rhône, enfin le clocher du village à mes pieds, et vous avez une esquisse de la peinture rurale telle qu’on peut la contempler sous le ciel de C–.

Le ciel n’est voilé que partiellement, le bleu ressort vainqueur. Il se dégage de la scène une douceur agréable. Les bruits de fond : une tronçonneuse, un petit avion, des voitures, toujours les oiseaux, parfois des cris, le bruissement léger du vent dans les branches, la cloche qui sonne sept heures, un gros moteur qui lutte avec la route pentue, un chien qui aboie, la cloche qui sonne à nouveau sept heures, un scooter... Je me fonds dans ce paysage sonore.
J’ai changé de place. Désormais, je tourne le dos à Lyon. Face à moi, les monts du Lyonnais constituent le théâtre du coucher du soleil imminent. Je suis dans une parfaite solitude.

Une parfaite solitude...

Le soleil me fait face, je fais face au soleil. C’est une lutte délectable. Le vent s’est calmé. Si un promeneur venait perturber ma tranquillité, je serais horriblement mal à l’aise. Je considère toute autre présence comme une intrusion. Une bourrasque secoue les pêchers dans mon dos ; une araignée minuscule atterrit sur moi ; les mouches bourdonnent paresseusement autour de ma tête. Ce sont de belles intrusions. Des intrusions qui m’ignorent, donc me respectent. Malgré ces délicieuses turbulences, tout est immobile. Je suis dans une scène figée. Le soleil, toujours lui, produit des contrastes saisissants dans les champs qui s’allongent devant moi. Je contemple toute la palette de verts existante : des verts noirs, des verts clairs, des verts verts, des verts marron, des verts brumeux, des demi-verts, des vers silhouette, des verts translucides, des verts bleus, des verts touffus, des verts étirés, des verts affalés.

L’éternité est la blessure la plus rapprochée de l’instant présent.

À l’endroit où le soleil a plongé derrière les monts, le ciel est orange. Plus au nord, au-dessus du Beaujolais, l’horizon est teinté de rose. Il fait frais. Au loin, des pétards dérangent le silence par saccades. Les oiseaux continuent de chanter. L’un d’eux est posé sur un pylône, immobile. Les rayons crépusculaires donnent aux traînées d’avion un scintillement saumon.

La lumière et les couleurs se retirent progressivement. La nuit tombe. Je referme mon livre.


2.

Début d’après-midi. Le soleil laisse peu d’ombre sur la plaine. Seul un buisson garde un coin à l’abri des rayons ; c’est ma place. Un papillon blanc virevolte, une araignée tangue sur sa toile tendue entre deux grandes tiges rigides, un lièvre marron clair hisse sa tête au-dessus des touffes vertes, il ne m’a pas vu, pourtant il mâche l’herbe chaude à six pas de mon emplacement. J’ai à peine le temps de le prendre en photo avec mon téléphone, qu’il s’éloigne déjà en sautillant. Une boule de pollen blanche descend dans les airs selon une trajectoire oblique, le mouvement est fluide, doux et obstiné. Dans le bleu du ciel, des traces d'avion en zig-zag, un mince croissant de lune. Les ronces sauvages s’arc-boutent comme des cannes à pêche. J’ai l’impression d’être au cœur d’une jeune jungle ; il reste assez d’herbe pour permettre aux animaux de circuler, mais l’on peut se sentir étouffé par la prolifération des fourrés et des bosquets dont la hauteur ne dépasse pas la taille d’un homme. Derrière moi, les rayons du soleil s’infiltrent dans le buisson et percutent les pages de mon livre – My Absolute Darling – en taches lumineuses qui ballottent au gré du vent. Dans le lointain, quelqu’un coupe du bois ou tape avec un marteau, un chien aboie tout près, un insecte file dans l’air, une moto bourdonne, un petit avion ronronne. Je ne suis rien.

Je retourne dans mon livre.


3.

Le clocher sonne quinze heures trente. Sur les cerisiers, les fleurs ont laissé la place à de minuscules cerises vertes. Dans l’herbe, des fourmis se régalent à sucer le sucre de petites fleurs violettes. Des marguerites ont également poussé entre temps. Des gros nuages dissimulent le soleil, qui ne se montre que partiellement ; aujourd’hui, ce sont les ombres qui dominent. Le son d’un essaim de bourdons me parvient aux oreilles, on dirait une menace qui s’insinue. Toute la vallée semble dormir dans l’obscurité des nuages et la condensation.

La pluie n’est plus très loin, son odeur est déjà là.

PRIX

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Noemie Fraudet · il y a
Une belle madeleine de Proust que je savoure ce matin comme vous assise sur un banc au soleil
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jc jr · il y a
Une farandole de descriptions . Je suis lyonnais . Et si vous veniez lire " le bilan " .....
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Fabienne Maillebuau · il y a
La pluie arrive , mais le temps s'est arrêté, mes 5 voix, je vous soumets: et disparaître au printemps. Merci Florian pour ce texte.
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Jean Roulet Androny · il y a
La description est parfois un peut trop proche de l'inventaire mais c'est le climat qui demeure et qui rend ce texte attachant. Je vote.
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Benjamin Sibille · il y a
Un beau travail de description pour une invitation au paysage
Si vous voulez vous inspirer d autres atmosphères https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/le-cheval-et-la-fleche

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Utilisateur désactivé · il y a
Votre souci du détail dans vos descriptions font de vous un peintre écrivain, on voit parfaitement le paysage décrit, on y est même.
Très reposant et méditatif.

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Maryse · il y a
Tous les sens sont en éveil. J'adore !
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Chantal Noel · il y a
Un joli moment de sérénité, face à soi-même. J'aime beaucoup le style concis de l'écriture.
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Zouzou · il y a
...un endroit qui donne envie qu'on s'y arrête ! mes voix
si vous aimez ' À la ravigote ' et ' Dans la Grèce antique '( entre autres )

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Fred Panassac · il y a
Nul doute que vous connaissez très bien cette région. On se laisse séduire par la minutie de votre description aux détails amoureux des couleurs. Un style peu banal. J'aime particulièrement le 2 et la comparaison du paysage peuplé d'animaux à une "jeune jungle". Mes voix.
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