Conte d'hiver

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Le plaisir se ramasse
La joie se cueille
Le bonheur se cultive....

La phrase de Bouddha résonnait comme un mantra. La retraite commencée une semaine plus tôt dans cette chartreuse isolée en pleine forêt s'achevait.

Elle n'y avait pas rencontré dieu, pas plus que dans les aléas du quotidien ou au plus fort de la maladie. La foi ne s'impose pas à soi comme une béquille. Elle avait trop de respect pour la piété profonde de ces croyants magnifiques, ces gueux inspirés rencontrés en Afrique ou en Asie pour se laisser aller à de petits arrangements avec le ciel.

Elle avait aimé se lever à l'aube, regarder le jour pâle s'imposer peu à peu sur les lambeaux de brume. La forêt de sapins givrés, figée dans le silence lui semblait un enchantement. Elle respirait amplement, absorbait cette beauté comme un antidote, un élixir magique propre à écarter d'elle angoisses et douleurs. 0ù qu'elle aille désormais, elle serait un peu plus forte, armée de ce quelque chose d'indicible qui apaisait sa respiration quand elle fermait les yeux.

Elle se concentra sur cette sensation, la fit durer le temps de boucler sa valise et
de vérifier l'horaire du rendez vous. Demain, 10 heures, le professeur Tamin initierait un nouveau protocole de soins.
Pour l'heure, sa forêt enchantée avait plus de réalité. La neige tombait maintenant en rafales modifiant ses repères habituels. Elle ouvrit la porte fenêtre, s'engagea dans ce qui était le jardin et se dirigea vers l'allée forestière. Les oiseaux s'étaient tus bien après le coucher du soleil.
Les branches de sapins ployaient sous le poids de la neige. Ses pas crissaient sur le tapis ouaté. Les flocons brouillaient sa vue mais elle avançait dans le sous bois, émerveillée. De temps en temps, de petits tas de neige tombaient sur le sol dans un bruit mat et feutré.

Elle entendit le gong tinter dans l'air cristallin, une fois, deux fois, trois fois. Le repas
du soir serait servi dans 10 minutes.

Elle s'enfonça plus avant dans la forêt, consciente par toutes les cellules de son corps d'être présente au monde, partie prenante de cette nature sereine. Était-ce cela le sentiment océanique ? l'incongruité de l'expression appliquée à ce décor la fit sourire.

Une chouette hulula. Posée sur une branche basse, elle se laissa observer. C'était un oiseau clair aux plumes mousseuses et ébouriffées, aux yeux immenses bordés d'un duvet clair et bleuté. Le temps était suspendu. Le regard perçant de l'oiseau lui fouilla l'âme.
L'oiseau rompit le tête à tête silencieux. Il s'étira, battit des ailes puis s'envola au ras du sol dans un doux bruissement.
Le vol de l'oiseau faisait une trace lumineuse entre les arbres découvrant un vague sentier dans la pénombre glacée. Elle le suivit.

Les rayons de lune faisaient scintiller les cristaux du tapis de neige. Elle remarqua des traces fraîches, des empreintes de pattes bien dessinées en creux sur le chemin qui s'ouvrait maintenant sur une large clairière où elle crut deviner une étendue d'eau.

Au loin, le gong tintait annonçant l'heure du coucher.

Elle s'essuya les yeux embués par les flocons. Les traces s’arrêtaient là, au bord de l'eau.
Un lac s'étendait devant elle, lieu féerique, couleur de plomb fondu. Des vapeurs s'en élevaient noyant le paysage alentours dans une brume diffuse. Et dans ce lac, des singes se baignaient.Elle avait souvent fait le rêve de découvrir ces onsen, là bas au Japon où l'on partage le plaisir de la neige et du bain en eaux chaudes avec les animaux de passage. Il se réalisait.

Le gong sonna encore trois fois.
Elle l'ignora.

Elle pénétra dans l'eau tiède comme on pénètre dans un rêve. Les singes s'étaient écartés pour lui faire place. Il neigeait à gros flocons maintenant et cela lui faisait comme une bulle de silence et d'harmonie dans laquelle elle flottait, pénétrée par la beauté scintillante de la nature en majesté ; consciente de la présence amicale et silencieuse de ces ancêtres hominidés,

Le gong résonna encore plusieurs fois dans la nuit.

Elle ne l'entendrait bientôt plus.

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Marie Hontay · il y a
Merci Kiki pour ce commentaire et pour votre voix .. vous êtes mon premier lecteur ! Vous comprendrez que votre retour m'est précieux.
Je vais de ce pas lire votre poème, avec d'autant plus d'intérêt que ce lieu m' a inspiré quelques lignes sur le Furon et cette chère Mélusine.

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Kiki · il y a
En lisant les premières lignes je pensais à un haiku.Et finalement je tombe sur un joli texte. Ma voix
Je vous invite à aller lire le poème en finale sur les cuves de Sassenage. Si vous venez je vous guiderai dans les entrailles de cette terre sacrée et de cette cavité magique et enchanteresse. Merci d'avance