Comment j'ai décidé de me marier

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Aventurière des temps modernes, professeur de Mathématiques, mère de douze enfants, je les ai scolarisés à domicile jusqu'en terminale. Ils se sont éparpillés, certains sont mariés, et ont  [+]

Gustave et moi étions de grands amis. Il m'admirait parce que je n'avais peur de rien, je l'aimais parce qu'il cherchait ma protection lorsque les petits voyous du village voisin le menaçaient et cherchaient à le frapper : ils le considéraient comme lâche et en abusaient.
Mon rôle d'ange gardien me flattait. mais la vie sépare les êtres, il partit à la ville alors que je demeurais au village .
Un soir d'été, j'arrosais mes fleurs. Je le vis de loin : sa silhouette se détachait sur le couchant  : près de l'horizon, des clartés rouge sombre, et formant une lourde chape de plomb qui eût voulu écraser cette lumière sanglante et agonisante, de menaçants cumulus, aussi noirs que la nuit. je ne compris pas tout de suite. Cette forme était-elle humaine? Je me questionnai. Enfin je reconnus Gustave. Il arrivait en courant, essoufflé, et la terreur peinte sur son visage déformait son corps, tordu étrangement. Il entra dans mon jardin, tourna de tous côtés sa tête , et sans m'adresser la parole, se jeta sous le buisson le plus touffu de mon petit monde.
Je m'approchai de sa cachette
-Gustave, que t'arrive-t-il? demandai-je à voix basse.
- Tais-toi, il a une ouïe très fine, répondit-il en chuchotant.
Je remplis mon arrosoir.
- Cache-toi, je t'en prie.
Je me dirigeai vers mes roses.
- S'il t'arrive malheur, je ne survivrai pas, cache-toi. Vite!
Pourquoi cette phrase me convainquit-elle ?
Abandonnant mes fleurs, je me réfugiai dans ma maison. Une maison vaste pour un célibataire, propre et agréable.
Pour la première fois, je fermai les volets, et mon cœur s'emballa lorsque j'entendis le grincement qu'émettaient les gonds rouillés.
Quatre fenêtres, quatre paires de volets.
- Je les graisserai demain.
Et soudain, je pensai à Gustave.
Prudemment, j'ouvris la porte, à pas de loup j'allai vers le buisson.
- Gustave, mon ami, viens avec moi, entre dans ma maison.
Pas de réponse
- Tu ne peux domir ici.
Pas de réponse.
à cet instant, un éclair jaillit de l'obscurité cependant que retentissait un long hurlement. je crus entendre une sirène annonçant un bombardement, et me précipitai dans ma maison, mon abri.
Mais plein de honte, je ressentis de violents remords, et, à nouveau, je sortis, m'approchai du buisson.
- Je t'en prie, Gustave, viens.
à nouveau , brutal, un éclair déchira le ciel sans étoiles, à nouveau cette modulation infernale mordit mon cœur.
Mais cette fois, ma volonté l'emporta, je me baissai, tirai le corps léger de Gustave, le ramassai, et, tenant mon fardeau serré contre mon thorax, me précipitai dans ma maison.
à travers l'épaisse porte de chêne vernis, je perçus l'éclatante lumière de la foudre. Et entendis le fracas d'une chute : un coup d’œil à travers une fente du plus vieux des volets me permit de voir : le grand peuplier était tombé, détruisant "le pavillon d'automne", une baraque de bois que j'avais installée pour accueillir des amis en été. Je posai Gustave sur le grand canapé, et l'examinai. Pouls très ralenti, respiration faible et rapide, hypothermie, tremblements, et, visiblement, perte de connaissance. une urgence médicale.
Je décrochai le téléphone
- Non, s'il te plaît, n'appelle pas, ils me retrouveraient.
Rassuré, je couvris le malade d'une chaude couverture, et m'assis tout près de lui.
Il se réveilla une heure plus tard;
- Pardonne-moi, dit-il.
-Je ne te reproche rien, Gustave
- Pardonne pour l'avenir
Il ferma les yeux ; je le surveillais, attentif.
- Il ne respire plus, pensai-je, est-il mort ?
En théorie je ne crains pas la mort, je ne crains pas les fantômes, mais seul, dans une nuit d'orage, lorsque le tonnerre gronde comme un loup en deuil plein d' agressive rancœur, face à cet ami amaigri, léger comme un nourrisson, inanimé, mort sans doute, alarmé par sa fuite éperdue, sa frayeur paralysante, je me retrouvai tel un jeune et faible enfant qui vient de voir un film d'horreur et dont l'imagination fertile crée des scènes affreuses qui troublent sa paix, l'empêchent de dormir, et le poussent à appeler sa maman.
-"Que faire? Gustave ne veut pas que j' utilise le téléphone. Le massage cardiaque ! "
à la hâte, je posai Gustave sur le sol, un plan dur, et fis les geste que j'avais appris.
Alors, de sa bouche, sortirent des crocodiles. Oh, petits, quarante, cinquante centimètres de long, peut-être, mais la longueur de leur mâchoire avoisinait bien les vingt centimètres. et de son nez sortirent quelques tigres, de ses oreilles, un millier de scorpions.
Mes cultures littéraires et cinématographiques me soufflèrent des remèdes que j'essayai aussitôt, les uns après les autres : le signe de croix, l'eau préalablement bénie par Dieu à ma demande, la croix, dressée devant les bêtes, une lumière aveuglante dirigée vers eux. J'étais monté sur la table, aussi tordu désormais que Gustave.
Et dehors, le vent sifflait, comme des balles sur un champ de bataille, et des boulets de canon voltigeaient. j'entendais leur choc mat sur le sol.
- Gustave, j'ai peur, éveille-toi, rassure-moi, aide-moi, je suis ignorant de tout ce qui arrive !
Dès que j'eus poussé ce cri de désespoir, tous les monstres disparurent, Gustave ouvrit les yeux. Merci, mon ami, dit-il, j'ai beaucoup marché, et j'étais terriblement fatigué. je me sens reposé, après cette sieste. Ton tapis est doux et moelleux. Je t'ai amené un rôti, tout cuit, tu cuisineras bien un peu de spaghettis? nous mangerons ensemble. mais, que fais-tu sur la table ?
J'ai oublié ma réponse, je crois que j'ai dit :
"Maintenant, je connais la peur." et il a ri !
Il faut que je me marie. Entouré d'une femme et de trois ou quatre enfants, je retrouverai ma sérénité naturelle. Du moins, je l'espère.
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Zalma Solange Schneider · il y a
Oh, quel texte incroyable qui plonge le lecteur dans une atmosphère bien étrange… !