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Comme un rêve de Transsibérien

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Dorémi

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« Allez, viens ! Tu n’as jamais eu envie de prendre un train sans savoir où il va, Mina ? Et de descendre au hasard, pour une lumière, un regard, un arbre.
« Et si tu choisissais d’échapper à ces quelques stations que tu parcours depuis vingt ans. A ces images plates qui défilent devant toi, assise dans le vide de ces regards qui t’entourent, dans l’absence de ces visages impassibles. Ton sac serré sur tes genoux. Tes mains crispées dessus. Tes cheveux comprimés dans un chignon impeccable. Absente à toi-même. Et dans tes yeux le reflet d’une vie.
« Laisse derrière toi ces ombres, ces croix, ces fleurs pétrifiées du souvenir.
« Viens. Tu vois le quai là, en face ? Il suffit parfois d’un quai inconnu, d’un train qui s’arrête devant toi, d’une porte qui s’ouvre. Un pas. Deux. Une marche. Ou deux. Tu fermes les yeux. Un léger ébranlement parcourt l’espace. Tu ouvres les yeux. Ton cœur bat maintenant au rythme des roues qui claquent. Ton sang se réchauffe doucement.
« Et peut-être alors verras-tu autre chose, te demanderas-tu ce qu’il y a derrière cette façade de brique, ce que cache ce bosquet d’arbres malingres ou c’est quoi la vie dans ces caravanes entassées sur le parking de cette gare.
« Regarde cette carte. C’est un curieux alphabet aux lettres qui s’entremêlent, un animal étrange qui étire ses tentacules de couleur dans toutes les directions. Rouge, bleu, jaune, vert, L, H, D, C, A... et B. Mystérieuses comme des promesses cachées, les lignes s’épanouissent. Celle-là file vers le nord, celle-ci se ramifie, se perd vers le sud, et cette autre hésite à l’ouest. A l’est, tout est possible.
« Je te promets des châteaux, des Versailles, des Chamarande, des petites villes au bord de l’eau, un Port aux cerises, des grandes villes hérissées de béton, des Sarcelles, de l’Histoire encore vive à Drancy, des guinguettes, un Parc de la Poudrerie, des lacs, une Vallée aux loups, des promenades sur l’eau. Des gares et des avions pour rêver plus loin. Je ne te parle pas tourisme mais errance, émerveillement, découverte, bouleversement. Je t’exhorte à remettre ton âme en mouvement au gré de tes pas.
Le long des rues de ces villes.
Au fil des sentiers de ces forêts.
A l’aune des splendeurs de ces châteaux.
Au chaud des bistrots de ces villages.
A l’abri des peupliers de ces rivières.
Sous les lumières de ces centaines de fenêtres.
Dans ces paroles partagées.
Dans les orages de ces glaçants désespoirs.
Portés par la force de la beauté nichée dans ton regard.
− Ah ! toi et ton côté ‘‘ravi de la crèche’’.
− Ne crois pas que je ne sais pas la foule qui presse de tous côtés, dans les compartiments, les secousses qui font osciller les uns contre les autres comme pour une danse sacrée. Et la tension partout, courir, être à l’heure, trouver une place assise, attraper la correspondance. Les couloirs, les panneaux, les lumières. Les êtres perdus qui invectivent le monde et que personne n’écoute. Les journées de grève, sans train mais avec foule, où l’on s’adresse la parole, étonnés. Mais je garde aussi l’odeur du croissant chaud qui emplit le tunnel qui mène gare de Lyon. Ou, station Invalides, la vision de ce quinquagénaire directement téléporté des années 60, avec son Perfecto usé, son pantalon de cuir noir et sa banane orgueilleusement sculpté avec force gel. Tous les jours il s’accroche à son rêve en se rendant au bureau. Et le spectacle des touristes de retour de Versailles, épuisés, somnolents, étalés sur les banquettes, sacs, sandwiches, bouteilles d’eau, le tout mélangé, éparpillé partout, et nous, sortant d’une journée de bureau et tentant de trouver un bout de siège, désolés de les réveiller.
« Ce que je voulais te dire : tu ne connais pas ? Alors vas-y. Soulève le coin du voile de l’habitude, de la résignation peut-être, de l’ennui parfois.
« Le monde est là, à la lisière de ton regard, au prochain arrêt. Celui qui est inconnu. Celui où tu vas descendre. Celui qui compte.
− C’est bon, ce n’est pas le Transsibérien non plus, ton RER.
− Non, bien sûr. Quoique... »

PRIX

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Vol-au-vent · il y a
... ton âme en mouvement au gré de tes pas... Vous arrivez bien tard avec ce merveilleux voyage. Mais le jury ne s'y trompera pas. Bravo !
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Dorémi · il y a
Merci, je suis heureuse que cette phrase ait résonné en vous. Quel beau pseudo que le vôtre. Et j’ai aussi beaucoup aimé votre texte, pour lequel j’avais voté avec enthousiasme !
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Jose · il y a
J'aime beaucoup votre texte. très poétique. Un regard "autre" sur la banlieue. Et j'adore l'humour de la fin. Vote maxi
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Dorémi · il y a
Merci de les avoir suivis jusqu’au bout dans ce voyage. Votre message me fait très plaisir.
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Arlo · il y a
Fort bien réussi.. Vous avez les votes d'Arlo qui vous invite à découvrir ses deux poème "sur un air de guitare" retenu pour le prix hiver catégorie poésie et "j'avais l'soleil au fond des yeux" en finale de la matinale en cavale. Bonne chance à vous.
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/javais-lsoleil-au-fond-des-yeux

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Dorémi · il y a
Merci pour votre soutien, Je vais aller vous lire et bonne chance aussi à vous.
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Abi Allano · il y a
Un joli texte poétique qui fait rêver. Bravo!
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Dorémi · il y a
Merci, il n’y a pas que les trains qui nous emmènent... vive les mots !
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