Comme dans un livre d'enfant

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Un distributeur d'histoires, comme un distributeur de friandises! J'adore l'idée. Dans ce temps clos de l'attente, pétri d'impatience, d'angoisse parfois, le réconfort d'un petit papier doux  [+]

Image de Été 2019

Toute la journée s’était traînée dans une grisaille à pleurer. Et, brusquement sur le soir, le soleil avait poussé le gris. Il surgissait, lumineux et chaud.

Pour en goûter l’éclat, j’ai sorti mon vélo et je suis partie faire la chasse aux images. J’ai filé à travers la forêt de Jeand’heurs. L’air était frisquet et la descente m’a fait l’effet d’une plongée en eaux vives. Sur la route des étangs Frauvet, j’ai photographié des fleurs d’églantier. Leurs lianes se déployaient dans une courbe de bras nus sur une clôture à l’abandon. La transparence d’un rose exquis piqué de la rouille des fils m’a plu.

Plus loin, à la lisière d’un champ de blé en herbe, j’ai repéré des coquelicots. J’en ai choisi deux, isolés devant les épis roides. Ils étaient tournés l’un vers l’autre et barrés par une herbe large dont j’hésitais à dire si elle les tranchait ou les retenait. Ces prises me serviraient de modèle pour quelques aquarelles. J’ai bifurqué après les Forges pour remonter par la route du Vieux-Zaid. J’aime passer par cette route oubliée qui était dans mon enfance la seule qui reliait les deux villages.

Je venais de dépasser la première série de lacets et je me laissais un peu aller sur un faux plat avant de reprendre l’ascension quand je l’ai vue.

La biche.
Comme dans un livre d’enfant.

Elle était là, immobile au milieu de la route grise, elle me tournait le dos. Le bourdonnement continu de la quatre-voies au-dessus de nous l’avait empêchée de m’entendre arriver.

Elle était là, éternelle et tranquille, à humer le vent du soir. J’ai ralenti l’allure. Je craignais que le bruissement de mon vélo ne la fasse fuir. Je voulais la côtoyer : j’étais à un jet de pierre. Si proche que je voyais avec la netteté d’un dessin au crayon son pelage fauve coloré de stries dorées, ses pattes fines aux sabots fendus, ses oreilles en amande, mobiles. Je voyais ondoyer le long de son échine le frémissement de sa respiration.

Quand elle a deviné ma présence, elle a tourné la tête vers moi. C’était un mouvement délicat, une torsion de l’encolure, légère, juste curieuse. Elle m’a regardée, à peine étonnée. Comme si j’étais bien là, à ma place. Comme si cohabiter relevait de l’ordre naturel. Moi aussi, je l’ai regardée, le cœur chamboulé, arrachée au temps et à la pesanteur, arrachée aux peurs et aux tristesses.

Son œil immense d’un noir d’obsidienne contenait une promesse de bonheur. C’était comme si je venais d’entrer dans un livre d’enfant. Comme si j’avais retrouvé ce temps où les bêtes parlaient, ce temps béni des certitudes et de la douceur plénière. Il y avait dans cette rencontre, une concorde heureuse, une alliance entre le monde et l’enfance restaurée.

Et puis, la biche a fait demi-tour. En deux bonds gracieux, elle a rejoint la ligne de roseaux secs du talus et disparu. À la hâte, j’ai calé mon vélo sur sa béquille et je me suis précipitée pour suivre l’ombre de l’animal. Mais, il n’y avait plus rien. Pas un sillon, pas la moindre trace de son passage. La prairie étroite qui borde la forêt était vide. À la lisière, pas une branche ne bougeait.

J’aurais pu armer mon appareil photo, dans ces longues secondes où je l’avais eue dans mon champ de vision. Je ne l’avais pas fait, je ne le regrettais pas. Ce regard empli d’images, cette palpitation de la vie sous la robe fauve valaient caresses.

J’ai repris ma route, saturée d’une joie d’enfance. Je me souvenais de ces heures où il suffisait de tourner quelques pages illustrées pour être à l’abri du monde, pour entrer de plain-pied dans un espace féerique. Tout ce que ces grands albums portent de rassurant, de rêves, m’avait été redonné.

Tout en pesant sur mes pédales, je fixais le grain gris de la route au goudron éclaté, les herbes folles du talus, l’arche sombre de la forêt, perlée de gouttes de soleil, et je déambulais avec délices dans ce grand dessin d’enfant.

Quand je vins à bout de la côte raide, je heurtai de plein front le soleil du soir. Je quittai le monde d’avant, le monde apaisant des images. Déjà, j’apercevais le grand pylône juponné de bois, qui marque l’entrée du village. Cette silhouette dressée là comme un étrange mât de cocagne avec ses trois cercles métalliques m’apparut tout à coup comme l’entrée d’un univers que j’avais oublié de regarder et où j’avais perdu l’art de pénétrer. Je quittai la forêt de contes d’un soir, étrangement consolée.

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