Combat inégal

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L'écriture, un filtre dans ma tête depuis que j'ai commencé à balbutier mes premières histoires à 3 ans. Une manière de vivre plus fort, de prendre du recul, de comprendre et de vibre  [+]

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Il va falloir y aller, je le sais. J’ai beau tenter de repousser l’instant, le champ de bataille m’attend, il n’y a pas d’autre issue. Le carnage est total, il y en a partout, jusque sous mes pieds. Le sol est littéralement constellé. Je ferme les yeux une seconde, prise d’un léger vertige. Je ne sais pas si, cette fois, j’aurai la force d’aller jusqu’au bout. Mon dos et mes reins me lancent déjà, mes vêtements sont souillés, mes doigts parsemés de coupures. Je pense à mes sœurs d’armes : combien ont succombé avant moi, se laissant peu à peu submerger par la crasse et l’effroi ?
L’ennemi du jour est coriace, peut-être le pire. Petit, vif et sournois, il s’est tapi dans les moindres recoins : pieds de chaises, interstices de la table, angles des murs. Je choisis mes armes, éponge double face et balayette. Ça ne suffira sûrement pas, mais je n’ai pas vraiment le choix.
En me penchant pour ramasser le gros du désastre, je me maudis d’avoir à nouveau choisi de cuisiner du riz, l’une des pires options avec la semoule. Il faut savoir manier son éponge, jauger la force du poignet : trop mou et les grains roulent et s’échappent, trop appuyé et ils s’écrasent lamentablement en une longue traînée blanche et poisseuse façon escargot. Si je veux éviter de passer la serpillière, il me faut redoubler de précision.
Le combat semble sans fin. À peine ai-je décroché un grain fugueur que je tombe sur les restes d’un précédent massacre : taches incrustées de sauce tomate, morceau flétri de camembert, éclaboussures de jus d’orange. La sueur me coule du front sur les cils, je les essuie d’un revers de gant plastique. Seule la perspective d’un café après l’effort me tient debout.
Des bavoirs humides s’accrochent à mes chevilles tandis que j’attaque le plus dur, les abords du rehausseur de chaise et ses multiples circonvolutions. Dessous, c’est le garde-manger ultime, je n’ose trop le soulever de peur de tourner de l’œil définitivement. Dans ma main, l’éponge commence à rendre l’âme, à chaque passage sur les lieux du crime elle perd des morceaux, je sais qu’elle me lâchera avant la fin.
Comment en arrive-t-on à une telle forme d’esclavagisme ? Trois fois par jour – non, quatre en comptant le goûter –, c’est un combat sans merci ni s’il te plaît. Les douleurs de l’accouchement m’apparaissent presque douces à côté de ce calvaire répété à l’infini et qui pompe ses dernières forces à mon pauvre corps privé de sommeil depuis des semaines (et de douche depuis trois jours).
Dépitée, dépenaillée, le regard fiévreux, je jette littéralement l’éponge. J’entends au loin les rires du gnome de deux ans responsable de ma lente agonie. Il se moque de moi en plus, avec sa joie de vivre portée haut et fort, ses bouclettes d’ange. Déjà épuisée, je n’ose me tourner vers l’évier que je sais rempli de vaisselle entassée. Ce combat-là, je le garde pour plus tard, après la sieste.
Les gants refusent de quitter mes doigts moites, je dois les arracher en serrant les dents. Achevée par cet ultime effort, je me tourne vers la porte de la cuisine et marmonne d’une voie d’outre-tombe :
— Chéri, laisse tomber, tu peux me supplier autant que tu veux, on n’en fera pas un deuxième.
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