Coeur d'artichaut

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C'est toujours la même histoire et en fait, c'est même toute l'histoire de ma vie. Depuis mes premiers poils au menton, j'enchaine les relations qui ne mènent à rien, m’abîment parfois, me détruisent souvent. Fleur bleue, pour un garçon, c’est difficile à vivre. Je ne peux m’épancher auprès de personne, ma fierté et la société me l’interdisent. Que voulez-vous, c’est plus fort que moi, je suis un véritable coeur d’artichaut, un incorrigible éternel amoureux, persuadé contre toute logique que quelqu’un m’attend quelque part.
Convaincu que chaque fille que je viens de croiser est peut-être celle que le destin me réserve en secret, je déploie sans compter des trésors de séduction. Sur l’élue de mon coeur s’abattent alors une avalanche de billets doux accompagnée d’un déluge de présents. Fleurs, poèmes, cadeaux, je ne ménage pas mes efforts... et vide au passage mon compte en banque. La plupart du temps, la belle craque au bout de quelques jours et la romance commence. Mais, invariablement, elle prend fin assez vite, sans que j’en comprenne toujours bien la raison. Je suppose qu’une fois gratté le vernis romantique, je dois apparaitre tel que je suis, un garçon affreusement ordinaire, et on finit par me jeter comme un vulgaire déchet sur la voie publique.

Aujourd’hui, c’est Elise qui m’a fait savoir - par texto - que notre histoire était terminée, sans autre explication. Quatre mois d’une relation, qui me semblait pourtant vouloir durer cette fois, anéanties en quatre secondes. Sur un coup de tête, je suis monté dans ma vieille Clio. Pendant des heures, j’ai avalé le bitume pour fuir mon chagrin. J’ai atterri ici, à des centaines de kilomètres de chez moi, où je suis sûr de ne croiser personne de ma connaissance et surtout où il n’y aura aucun témoin de mes yeux rougis par les larmes. Un coup de vent glacial me saisit et je resserre les pans de ma veste. Il n’est que 18h mais déjà le jour décline doucement. Le moral en berne, je déambule sans but dans les petites rues piétonnes de l’hyper centre.

Soudain, j’ai la sensation d’être observé. Mais cette fois, ce n’est pas moi qui chasse. De l’autre côté de la rue, des yeux gourmands me dévorent, sans aucune ambiguïté. Une fille aux formes voluptueuses, 90-60-90, m’a dans sa ligne de mire. Mes doigts effleurent le téléphone dans ma poche. Je me retiens non sans peine d’appeler Elise pour titiller sa jalousie et qui sait, peut-être lui faire regretter son choix. En face, la fille change de trottoir et ralentit sensiblement son rythme de marche. Elle règle son pas sur le mien et nous évoluons comme deux patineurs sur la glace, dans un même mouvement, pendant un instant.

Puis, sans prévenir, la fille s’arrête, se tourne vers moi et m’adresse un irrésistible sourire enjôleur, accompagné d’un clin d’oeil appuyé qui m’émoustille au plus haut point. Instinctivement, je me redresse et rentre le ventre sous mon veston en tweed. Et si c’était elle ? Ma moitié, mon alter ego ? Dans les films, on dit que le grand amour vous tombe toujours dessus sans crier gare. A cette pensée, mon coeur d’artichaut s’emballe et bat un peu plus fort, un peu plus vite.

J’accélère le pas, bien décidé à la rejoindre et à entamer la conversation. Mon cerveau turbine déjà à toute vitesse. Comment l’aborder ? Attaque frontale ou faussement nonchalante ? Que lui dire ? Dans ma tête, notre conversation imaginaire a déjà commencé. Je peux presque entendre le son de sa voix, apprécier son rire, sentir son parfum. Elle est comme la promesse d’une nouvelle aube après une nuit sans lune.

Je parviens tout juste à sa hauteur quand la voilà qui fait brusquement volte face et repart d’un pas rapide. Soudain pressée, la belle s’engouffre dans une ruelle biscornue et sombre où elle disparait de ma vue en quelques secondes. Je suis ferré. Je trottine jusqu’à l’entrée et m’élance à mon tour dans l’obscurité quasi complète, à la poursuite de celle que le ciel semble me destiner.

Il doit être 20h à présent. Au bout de la ruelle, j’ai rattrapé ma promise et nous avons mêlé nos corps dans une danse langoureuse. Puis, sans un mot, mon âme soeur a fait tomber la nuit, brutalement, irrémédiablement. Je n’ai pas compris ce qui m’arrivait. La lame, profonde et effilée, s’est enfoncée en moi comme dans une motte de beurre. J’ai croisé le regard trouble de ma dulcinée, mélange d’ardeur et de folie, et j’ai maudit ma nature. Depuis deux heures, mon coeur d’artichaut ne bat plus, figé à jamais dans un silence de mort.
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