Cleptomanie

il y a
3 min
205
lectures
12
Qualifié

Que dire ? Se présenter n'est jamais une évidence, surtout par ordinateur interposé. Je suis vétérinaire fonctionnaire (et oui, cela existe...), maman de quelques enfants, propriétaire de  [+]

Image de Automne 2013
Elle plissa ses yeux lourds et petits. Le soleil brillait fort en ce début du mois de mai. Elle le vit soudain et un sourire discret apparut sur ses lèvres sèches. La foule dans la gare était dense, les gens couraient en tous sens comme s'ils étaient pressés. Elle sourit un peu plus : s'ils savaient qu'au bout du chemin, toujours, il y a la mort, ils prendraient sans doute un peu plus le temps de vivre.
Mais pour l'heure, l'effervescence faisait son affaire. Elle se dirigea lentement vers les trains, traînant son bagage derrière elle, le pas incertain et le visage inquiet levé vers les panneaux d'affichage. C'était pour elle une danse légère et enivrante, elle se coulait dans le personnage avec délectation. Elle n'était qu'une vieille dame qui devait prendre un train. Une vieille dame un peu perdue, un peu stressée. Un peu maladroite aussi.
— Oh ! Pardon, excusez-moi Monsieur...
L'autre la regarda à peine, il grommela quelques mots furtifs qui se perdirent dans le brouhaha ambiant et disparut d'un pas rapide. Elle poursuivit son chemin cahotant, soufflant par moment un peu plus fort.
La valse des pauvres vieux, silencieux, la solitude au coin des yeux.
Elle y était presque.
La valise lourde gémissait à chaque pas, elle la tirait comme un sacerdoce en zigzaguant entre les corps tendus par l'imminence des départs. Une main tremblante pour remettre de l'ordre dans les cheveux gris, puis pour ajuster les lunettes, encore quelques pas, cachée derrière un couple enlacé et soudain le choc, la chute inexplicable.
Elle s'effondra dans un cri aux pieds de l'homme qu'elle avait choisi.
— Mon Dieu ! Je suis désolé ! Avez-vous mal ? Êtes-vous blessée ?
Il avait l'air affolé : le vieux fait pitié, car c'est un miroir dans lequel se reflète notre propre déchéance. On veut le protéger pour se protéger soi-même. Elle gémit, il avait mérité quelques simulacres supplémentaires. En plus, elle était tombée sur la mauvaise hanche, celle de la veille, toujours douloureuse d'une chute mal amortie. Le métier n'est pas toujours facile mais il est toujours plaisant. Voir les visages affolés pour si peu lui procurait bien des plaisirs !
— Non, ça va...
—Vous êtes sûre ?
—Oui. Merci. Aidez-moi à me relever, c'est tout.
—Mais, oui, donnez-moi la main.
—Le bras, plutôt, j'ai les poignets fragiles.
—Oui, bien sûr ! Le bras ! Je suis confus, je ne savais pas...
Il était encore plus penaud et rouge sous l'effort, relever un vieux n'est pas une mince affaire, c'est mou et sans tonus. Il s'y cassa le nez. Seuls les initiés, ceux qui ont charge de parents savent s'y prendre, ceux-là, il faut les laisser tranquilles, car le danger de se faire prendre la main dans le sac n'est jamais écarté. Elle retomba sur le côté alors qu'il était lui-même en équilibre instable, tentant de la tirer vers lui. Il trébucha et manqua de s'affaler sur elle.
— Je suis désolé... Vraiment... Écoutez... Ne le prenez pas mal, je vais vous prendre sous les bras, ainsi, il n'y aura plus de risque. Vous êtes d'accord ?
Elle acquiesça la larme à l'œil, le corps tremblant et la respiration rauque, juste de quoi justifier de lui glisser dans un souffle :
— Ne me lâchez pas cette fois !
Dans un même mouvement, elle s'agrippa à lui, ouvrit la sacoche, commença à se redresser, saisit le portefeuille, se remit d'aplomb sur ses deux pieds, referma la sacoche, s'écarta de l'homme avec un sourire et lissa ses cheveux en désordre. Il se baissa promptement et lui tendit la poignée de sa valise.
— Vous êtes certaine que ça va aller ? Permettez-moi de vous offrir un verre.
— Non, je vais bien. Merci mais... elle secoua la tête avec lassitude, mon fils m'attend, je dois prendre le métro.
— Ah... Dans ce cas... Il lui tendit la main, excusez-moi encore et... Au revoir.
Elle se remit en marche non sans lui avoir adressé un dernier signe de la main.
Cahin-caha.
La vieille s'en alla.
Elle savait qu'il était les bras ballants sur le quai, encore tout bouleversé de ce qu'il croyait avoir fait. Quelle idée, aussi, que de marcher le nez en l'air !
Dès qu'elle eut atteint les escalators qui menaient au métro, elle redressa imperceptiblement sa voussure et examina les parages : pas de signe de l'homme, elle avait visé juste, il avait sans doute un train à prendre. L'urgence ! L'urgence des départs les condamnaient tous à ne pas la suivre. Elle était sauve. Elle se redressa encore plus.
Le métro crissait et elle se balançait au gré des secousses irrégulières, grisée par son succès. La vieille avait presque disparu, évaporés les yeux plissés, les traits tirés d'inquiétude. Les rides aussi avaient pâlies. A près de soixante-dix ans, elle était encore jeune.
Arrivée chez elle, elle examina son butin : une carte bleue, une centaine d'euros, un permis de conduire.
Une bonne prise.
Elle ouvrit le grand coffre en bois posé contre le lit et l'y déposa religieusement. Elle sourit en contemplant tous les portefeuilles accumulés depuis des années, immobiles, intacts.
Sa fille allait certainement être très surprise en vidant l'appartement. Elle espérait simplement qu'elle n'aurait pas d'ennui, d'autant qu'elle briguait un second mandat et que le premier était tendu, mais c'était plus fort qu'elle.
Elle était incapable d'arrêter.
Une passion dévorante.
Un besoin impérieux.
Et puis, sa fille avait de la ressource. On ne devenait pas la première femme président de la France sans une certaine dose de duplicité.
Après avoir mis le sien dans un cercueil, ce ne serait sans doute qu'un cadavre de plus à cacher dans un placard.

12

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,

Vous aimerez aussi !