Cinq heures du matin

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« Car le mot, qu'on le sache, est un être vivant. La main du songeur vibre et tremble en l'écrivant » Victor Hugo  [+]

Image de Hiver 2015
Cinq heures du matin. Je rentre chez moi. La nuit a été longue, maussade, ennuyeuse : peu de clients, le froid, la pluie et Marc qui m’a harcelée sans cesse sur mon portable.
J’ai mal aux pieds. Le boulevard Saint-Germain est encore désert. Tiens, voilà le camion poubelle qui remonte la rue. Il arrive à ma hauteur :
— Bonjour Mohamed ! Alors quoi de neuf ce matin ?
— Bijour Madimoiselle. Ci matin ? Rien comme d’hab. Ti sais, çi pas la bonne sison. Li gens y restent chez eux. Y fait trop froid.
— Ben tu vois, c’est pareil pour moi. Mes clients préfèrent rester au chaud chez bobonne.

Le camion redémarre avec sa cargaison de détritus en tout genre.
Quelle odeur ! Et moi qui ai le ventre vide. C’est bien le cas de le dire... J’ai de plus en plus mal aux pieds. Encore dix mètres et je hurle. Il me faut m’asseoir sinon je m’affale sur le trottoir. Ah, j’aperçois le troquet de Michel. Ouf, je vais pouvoir retirer ces satanées chaussures en daim de Birmanie. En daim de Birmanie, il m’a dit le bronzé : « Vous verrez c’est comme une seconde peau. » Une seconde peau ? Mon cul oui, une peau de merde, oui. Celui-là si je le revois, je lui fais bouffer ses godasses !
Tiens, mais sans blague. C’est pas lui, là, assis à la terrasse du café ?
— Eh Ducon ! Tu te rappelles de moi ? La petite brune de Barbès à qui tu as refilé des pantoufles de Cendrillon. Oh ! Je te cause ! Tu vas me répondre, oui ou merde !
Je m’approche pour le tirer par la veste.
— Merde, mais il est raide mort !!

... Froid. Je ne me souviens pas avoir eu si froid. Même sur les marchés en plein cœur de l’hiver. Jamais. Qu’il est loin mon soleil d’Afrique, cette douce lumière qui éclairait mon enfance, donnait à ma peau ce hâle cuivré. Oubliées les promesses de ma mère qui entrevoyait pour son fils étudiant un brillant avenir. Perdue la caresse de sa main sur mes cheveux épais.
La France m’a offert indifférence et solitude quand ce n’est pas le mépris des regards qui me croisent. Comme ce photographe, là, qui m’observe. Il pense que je ne l’ai pas vu. Je n’ai pas besoin de tourner la tête pour éprouver son regard indiscret posé sur mes épaules. Que cherche-t-il ? Saisir la misère sur le vif ? Témoigner ? Après tout je m’en fous maintenant !
Quel froid ! C’en est même douloureux. Mes yeux humides ne coulent même plus, mes larmes sont pétrifiées. J’ai beau me recroqueviller, mes vêtements ne résistent pas aux morsures du gel.
Tiens, voilà cette jeune fille à qui j’ai revendu une paire de chaussures en daim. Grâce à elle, j’ai pu m’offrir un bon repas, le seul de cette semaine. Il faut que je la remercie. Pourtant, elle a l’air en colère. Pourquoi crie-t-elle sur moi ?
Impression bizarre : je la vois qui hurle, malgré ses cris je ne l’entends pas. Mais tout ça n’a plus d’importance, je me sens bien maintenant. Une douce torpeur a envahi mon âme.

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