Ciné qua non

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Boris Vian : "Un homme digne de ce nom ne fuit jamais. Fuir c'est bon pour les robinets."  [+]

Image de Été 2020
Antoine marchait, les mains dans les poches, la tête baissée, en deuil. Il pleurait en silence de larges larmes sur ses joues rose pâle. Certes, désormais il était possible de sortir, de voir des amis – il en avait très peu –, de trouver des livres – il lisait très peu –, mais les cinémas fermés. C’était cela qui le mettait dans un état tragique. Il n’avait nul refuge où aller ailleurs que chez lui. Il n’avait pas treize ans et déjà il détestait le président : laisser les salles de cinémas fermées, c’était le mettre en prison, pire, c’était un crime, une trahison passable de la plus idiote des morts. A cause de cela, les vacances d’été l’énervaient. Il pensait :
« C’est des cons ! », avec tant de ferveur qu’il ne voyait plus les passants. « C’est des cons, c’est des cons, c’est des cons, c’est des cons, c’est des cons, c’est des cons, c’est des cons, c’est des cons, c’est des cons, c’est des cons, c’est des cons, c’est des cons, c’est des cons, c’est des cons. C’est des cons. » Il se répétait cela indéfiniment. Les idées les plus courtes étaient encore les meilleures.
Comme il en avait marre, il s’assit sur un banc et se tourna les pouces. Il les regarda un par un, l’un après l’autre, encore. « C’est des cons eux aussi », finit-il par dire en soupirant et il se leva pour reprendre ses errances. Les raisons de son désespoir venaient du fait que, depuis un mois déjà, le nouveau film de son cinéaste préféré devait sortir en salles. Ah ! Il en avait rêvé un an ! Et il avait fallu que ce virus enraye le système et retarde la sortie... Quel salaud, celui-là !

Pendant qu’il marchait, les poings serrés par quelque colère capricieuse, il cogna son pied dans une cannette de soda qui rôdait sur le trottoir. Le bruit d’aluminium sous la pression du pied crispa tout ce qu’il avait en lui de rage. Il ramassa la charogne en ferraille, remarqua que sa forme était plutôt originale, et la jeta dans la poubelle violemment, sans arrêter sa marche. Comme il toisait le sol, tout autour de lui était flou, les fleurs, les arbres, les chiens, les journaux, les clochards, les femmes, les pigeons, les cartons, les poteaux, les publicités, les caniveaux, les immeubles, les puces, les mannequins, les déchets, les fringues, les bouteilles, les gamins, les cannes, les voleurs, les poètes, les urines, tout ce qui faisait le charme des villes n’avait au fond pas d’intérêt car les cinémas étaient clos. Rien ne vivait dans une ville, sans cinéma. Son cœur d’ailleurs, sembla gémir à cette pensée. Bientôt tout devint noir, sourd, quelques cris ci et là, une sirène hospitalière, les voix d’un homme qui ordonnait à chacun de partir, les éclats de femme choquée, les oiseaux touristes, les klaxons intempestifs, tout se mélangeait horriblement. Le Soleil paraissait une immense tache dans cette noirceur épaisse. Un orage menaçait d’éclater pour disperser la foule et laisser les secours faire leur travail, mais cela ne fut pas nécessaire car une autre sirène, celle de matraques, venait d’arriver. Les passants sont comme des pigeons quand ces gens-là arrivent, ils fuient, peureux malgré les miettes.

Antoine reprit connaissance plus tard. Il écarquilla les yeux, les frotta avec ses poings. Surpris d’être couché, dans une chambre d’hôpital, en plein journée, seul, en bonne santé, il eut le hoquet.
Un médecin entra.
- Comment vas-tu, Antoine ? demanda-t-elle souriante.
L’enfant se retourna. C’était une femme. Elle avait l’air joli, mais on ne pouvait pas vraiment la voir derrière son masque qui couvrait la moitié de son visage, et sous sa charlotte qui cachait ses cheveux. Deux yeux restaient, bleus, saillants, et c’était tout. Heureusement qu’on ne sourit qu’avec les yeux. Antoine sourit poliment.

- J’ai fait un rêve étrange cette nuit. J’étais au cinéma, oh il y avait plein de monde, mais j’avais ma place favorite. Et il s’est mis à pleuvoir soudain à l’intérieur de la salle. Un par un, alors que le film était excellent, les spectateurs sont partis. Moi je suis resté jusqu’au bout... C’était une histoire d’amour ! Normalement elles me donnent la nausée, là j’étais comblé. Je ne me souviens de rien du film, mais c’était tout ce que j’attendais. C’est bizarre, non ? Le plus beau dans tout ça, c’est qu’il y avait partout des arcs-en-ciel grâce à la pluie. Je crois qu’à la fin, la pluie est devenue diluvienne, puis acide... Je n’ai pas bougé et j’ai admiré ce spectacle, comme un kaléidoscope géant ! Alors j’ai éclaté de rire, je crois.

Le médecin posa sa main sur le front d’Antoine, vérifia sa tension. Tout avait l’air d’aller.
- Dis, quand est-ce qu’ils rouvriront, les cinémas ?
Il y eut un grand silence. La femme regarda dehors, il faisait si beau.
- Les cinémas rouvriront quand tu seras guéri, dit-elle en laissant fondre une larme dans la plissure de ses lèvres.

L’été approchait, les vacances, la mer, le repos. Antoine, enfermé dans son lit, attendait la délivrance. Chaque jour, à sa fenêtre, il soupirait, et chaque nuit, en catimini, il se rendait au cinéma en rêvant...
C’est ainsi qu’il vécut, qu’il vit les plus grands chefs-d’œuvre, et qu’il fut guéri trois mois plus tard.

En sortant de l’hôpital, il remarqua que le monde avait changé. Il se pressa d’entrer dans un cinéma. Hélas, c’était un supermarché, une banque, c’était un manège. Le dernier cinéma était dans sa tête.
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