Chibani

il y a
3 min
352
lectures
37
En compétition

Auteur de sept recueils de poésie https://www.facebook.com/Pascal-Depresle-Auteur-111652530591974/?modal=admin_todo_tour Et si je tends la main c'est pour voir s'il reste des Hommes  [+]

Image de Été 2020

Un vieux Chibani avait posé son orgue de barbarie entre soleil et pluie. Entre café et trottoir. Les yeux fermés, il tournait sa manivelle, comme le prolongement du chanteur ou de la nouvelle star qu’il ne serait jamais. Il rêvait du pays, tout en laissant s’échapper de son chariot des airs d’un autre temps, des refrains intemporels de la foule qui nous emporte à la môme qui joue pas les starlettes. Son moment de gloire, au milieu de cette faune interlope où grenouillaient les buveurs de blanc du matin, les buveuses de rosé des nuits improbables, et les surnoms de ceux dont on a fini par oublier définitivement le prénom.
Au milieu des notes et du café, confortablement installés face à face dans ce troquet de village, sur la moleskine froide de ce premier jour d’automne, ils se tenaient la main, se racontaient leurs mots d’amour pas encore avoués, se promettaient mille et une nuits pour vivre encore un peu, pour laisser, comme on pose une signature, un peu de sa propre peau sous les ongles de l’autre. Comme à laisser des marques de frissons pour leurs frimas des petits matins mordants, des petits matins qui se refuseraient à les rapprocher, des petits matins qui les éloigneraient encore et encore, puisque c’était ainsi, puisque c’est aussi parfois ça, la vie.
Leurs yeux parlaient pour eux, comme leurs cafés doubles s’enivraient de leurs regards, tandis que quelques viennoiseries s’émiettaient, que les lumières changeantes d’un matin sur la terre le disputaient aux airs d’autrefois qu’ils fredonnaient ensemble. Il y avait un je ne sais quoi de grâce, de ces moments qu’on arrache au temps, un de ces instants qu’on lui vole sans jamais le lui rendre, de ces secondes bleues qui font que les aiguilles ralentissent pour laisser place aux battements de la passion, aux griffures, aux fêlures multiples et communes, mais à la lumière qui les traversait malgré tout.
À un moment, l’homme a même expliqué à la femme qui buvait une gorgée de café brûlant la théorie de la distorsion du temps, qui faisait, selon lui, qu’on l’arrête presque lorsque l’on est soi-même beaucoup plus en mouvement que lui, lorsque l’on s’aime aussi. J’ai souri. La femme aussi, puis elle a ajouté quelque chose à voix basse que je n’ai pas entendu, mais qui a faire rire l’homme.
L’orgue déroulait ses partitions, des guirlandes d’anciens bals de villages s’allumaient dans leurs yeux, ils fredonnaient les mêmes chansons, sans se lâcher des yeux, sans se lâcher la main. Oui, un moment de grâce. Il y avait de la poésie dans cet amour-là, de l’amour dans ce bistrot, une âme qui les unissait, comme si, par magie, ce moment n’avait été créé que pour eux, juste pour eux deux, comme un rendez-vous improbable avec le hasard, comme un hasard arrivé à l’heure, cette heure rare où les corps fatigués se nourrissent aussi de tendresse.
Je les voyais les yeux brillants, se répondant sans un son à l’écho frissonnant des mots d’amour qu’ils ne s’étaient pas dits, comme une succession de « m » pas encore conjugués au passé, par même au présent, non, simplement comme les promesses de rester encore un peu en vie, pour se chauffer blottis dans les bras l’un de l’autre.
L’homme croqua une dernière bouchée d’une brioche dorée, partagea une dernière gorgée de jus d’orange avec son propre miroir, son propre reflet, son lui aimant, son amie, sa femme, sa maitresse, que sais-je. Puis il murmura quelques mots. La femme lui sourit des yeux, elle fit voler ses longs cheveux en enfilant une veste rouge, tandis que lui marchait déjà devant, comme pour lui ouvrir le chemin et la préserver de mauvaises rencontres.
Du plus loin que me le permît ma moleskine bien pauvre en comparaison de leur table encore nimbée du temps arrêté, je fis tout pour les voir poursuivre leur chemin. Un marronnier épargné de la folie des hommes me les enleva définitivement.
À leur destin.
La bistrotière essuyait quelques verres, comme le refrain qui sortait des cartes perforées, au fond du café, elle avait bien trop à faire, mais elle savait.
Le Chibani rangea ses précieuses partitions. Quelques larmes aussi. Car il avait, lui, tout le temps de rêver, du pays, de sa femme partie un jour d’automne comme celui-là, de ces envols qui font qu’on ne revient jamais, mais qu’on reconnaît à coup sûr l’amour, le même qu’on ressentait jadis, rien qu’à la vue de deux vieux adolescents qui traversaient la rue, une case blanche, une case noire, aller vers le ciel, ça va à la marelle, mais il y a des âges où l’on est plus pressés, plus du tout. Quitte à traverser un peu plus lentement la place du village, histoire de rendre au temps ce qu’ils venaient de lui voler. Ne pas se fâcher avec.
— Combien pour le café s’il vous plaît ? ai-je demandé.
— C’est réglé, me répondit la patronne, me montrant du regard la table vide où deux tasses semblaient enlacées.
— Oui, c’est réglé…

37
37

Un petit mot pour l'auteur ? 33 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Mireille Bosq
Mireille Bosq · il y a
Quelquefois, les pensées amicales, même non formulées, sont perçues par ceux à qui elles s'adressent. le monde est meilleur ainsi...
Image de Sandra Dullin
Sandra Dullin · il y a
Un beau texte très poétique. A sa lecture, le temps semble s'être arrêté.
Image de Jennifer Marquié
Jennifer Marquié · il y a
C'est doux, c'est beau... merci pour cet agréable moment de lecture.
Image de Paul Marie
Paul Marie · il y a
plein de tendresse, j'aime beaucoup
Image de Long John Loodmer
Long John Loodmer · il y a
Sympa, plein de bonnes ondes. A relire un peu
Image de RAC
RAC · il y a
Un texte qui transpire l'Amour et la bienveillance, très bien écrit. Compliments !
Image de Randolph
Randolph · il y a
De l'amour, et aussi une écriture qui ne nous lâche pas tout au long du texte !
Image de DEBA WANDJI
DEBA WANDJI · il y a
De l'amour à n'en plus finir! C'est captivant cette belle idile qui réchauffe les cœurs.

J'adhère par ma voix et je vous invite à découvrir mon texte en course pour le prix jeunes auteurs https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/etoile-perdue-2
N'hésitez pas de laisser vos impressions en commentaires. Merci!

Image de Eric diokel Ngom
Eric diokel Ngom · il y a
a page est très riche .. beaucoup de choses
.je suis nouveau et j'apprends bcp de vous.. à dîné vraiment envie de lire .un style propre .des textes structuré et original j'aime merci de me soutenir je suis candidat au prix jeune écriture

Image de Adèle Matagne
Adèle Matagne · il y a
Belle romance ! Et merci pour ton retour littéraire.
Image de Boubacar Diallo
Boubacar Diallo · il y a
Un beau texte. Une histoire bien écrite et bien narrée.
Mon soutien.
Je vous invite aussi à lire mon histoire https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/de-l-amour-au-trepas-une-mere-morte-1
Et à voter pour me soutenir!!

Image de Landry Noblet
Landry Noblet · il y a
Ah l' amour, le beau le vrai. Il est aussi agréable et doux à regarder qu'à vivre pour sois même. Parole d'un jeune homme célibataire ! Je regarde souvent les gens heureux et me laisse bercer d'illusions et de rêveries. Merci pour cette belle histoire
Image de Paul Thery
Paul Thery · il y a
une atmosphère hors du temps, servie par un beau style
Image de Didier Poussin
Didier Poussin · il y a
Instants de la vie
Image de Chr
Chr · il y a
magnifique moment du matin
Image de Katti Smith
Katti Smith · il y a
Des mots dégustés comme une brioche tiede offerte par un amoureux secret. Bravo Pascal. Ma petite voix est pour toi.
Image de Eva Dayer
Eva Dayer · il y a
Beau récit poétique où les sentiments se lisent dans les gestes et les silences...
Image de Gérard Muller
Gérard Muller · il y a
Très joli texte. Très bien écrit, très narratif et visuel. Une seule remarque : un peu trop d'adjectifs. Je vote quand même.
Image de Stéphane Sogsine
Stéphane Sogsine · il y a
Une délicieuse photographie à la profondeur de champ travaillée, aux arrière plan floutés juste ce qu'il faut. Une coloration légèrement sépia mais soutenue par les notes d'un limonaire et les effluves d'un café bouillant. Quelques instants d'une lecture qui arrête le temps. J'ai beaucoup aimé
Image de Alice Merveille
Alice Merveille · il y a
Un texte magnifique... à fleur de peau, à fleur de temps...
Image de Lasana Diakhate
Lasana Diakhate · il y a
Un texte attrayante et bien rédigé. J’ai bien aimé

Je vous invite à lire mes écrits et n’hesitez pas à m’apprécier à travers un vote après la lecture complete de mon œuvre
Cliquez sur le lien
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/elle-sen-va

Image de Oka N'guessan
Oka N'guessan · il y a
Texte très poétique , j'ai vraiment aimé bravo a vous, vous avez mes voix.
J'aimerais aussi vous inviter a aller me découvrir et voter pour moi au passage https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-lumiere-10

Image de THIERRY VION
THIERRY VION · il y a
Adorable moment de vie. On les vois bien tous les deux assis à leur table. Et lui qui égrène sa musique. Petite tranche de vie que les moins de vingt ans ……. Les cheveux blancs ont aussi de belles histoires à vivre.
Vous le décrivez si bien. C'est sans doute pour cela que la consommation est offerte
Et c'est sûrement pour ça que je vote..

Image de Ozias Eleke
Ozias Eleke · il y a
Très très émouvant. J'ai adoré vous lire.
Je vous prie de lire mon texte pour le compte du Prix des Jeunes Écritures https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/homme-tas-le-bonjour-dalfred

Image de Ginette Flora Amouma
Ginette Flora Amouma · il y a
Un moment rare où tout se fond , musique , regards , breuvages et sourires .
Une fusion .

Image de M. Iraje
M. Iraje · il y a
Un frisson poétique, un nuage nostalgique, deux sucres. Et l'ambiance de ces moments où le temps s'arrête.
Image de Ombrage lafanelle
Ombrage lafanelle · il y a
C'est un texte très poétique et tendre qui se lit très facilement. Bravo 🤗
Image de Camille Berry
Camille Berry · il y a
Poétique, sentimental, un texte plein de charme...
Image de Chantal Sourire
Chantal Sourire · il y a
Une émotion à fleur de peau, bravo !
Image de Daniel Grygiel Swistak
Daniel Grygiel Swistak · il y a
Il y a des âges où l'on est plus pressés ! j'ai aimé, mon vote
Image de Caroline Kipik
Caroline Kipik · il y a
Merci pour ce joli moment
Image de cendrine borragini-durant
cendrine borragini-durant · il y a
Sentimental sans mièvrerie, poétique et charmant, dans une écriture qui percute juste ce qu'il faut quand il le faut, avant de revenir à un peu de tendresse, juste ce qu'il faut quand il le faut.
Image de Aurélien Azam
Aurélien Azam · il y a
Très bien écrit cet instant de vie, furtif, à mille facettes, et simplement charmant. Poétique. Un coup de cœur.

Vous aimerez aussi !