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Je ne sais pas depuis combien de temps je marchais, des heures sans doute, je n'ai pas la notion du temps, mais le ciel était gris, lourd, bas, la neige me tombait dans les yeux et m'empêchait de voir distinctement où j'avançais. Et puis, il y avait ce vent, glacial et rude qui me griffait le poil et me faisait tressaillir, dans l'air flottait une odeur de fumée, âpre et tenace qui s'insinuait jusqu'au tréfonds des poumons. Là-bas, dans le village qui apparaissait au loin, les hommes devaient bruler du bois dans leur grande cheminée, serrés les uns contre les autres, emmitouflés dans leur pelisse pour garder un peu de chaleur, économisant chacun de leur geste, de peur que la glace ne les surprennent tout à coup et les transforment en statue immobile et ridicule.
La neige ralentissait ma course et me faisait hésiter, aucun pas, aucune trace ne me montrait le chemin que je devais suivre, personne avant moi n'avait tracé de sillon dans cette écume blanche qui s'épaississait, couche après couche et transformait le paysage en un immense désert immaculé où plus rien ne se distinguait. J'avais peur de trébucher, de perdre le chargement que l'on m'avait installé sur le dos à grand renfort de cordages tendus à l'extrême, afin que rien ne bouge ou ne tombe, sans s'occuper du poids qui me brisait les reins, de la douleur qui paralysait mes muscles.
Je me suis arrêté, pas longtemps, suffisamment pour retrouver un peu de souffle, permettre à mon corps endolori de se reposer, de ma gorge s'échappait des nuages de vapeur qui se mêlaient à la grisaille environnante, et disparaissaient dans le vide.
En face de moi, j'espérais apercevoir les collines, mais il n'y avait rien, rien d'autre que le ciel qui engloutissait tout, qui inondait le sol de sa lourdeur à faire disparaître le relief. Sur ma gauche en contrebas, deux bateaux étaient amarrés, serrés bord à bord, l'un contre l'autre comme pour se tenir chaud. Au moins ceux là ne partiraient pas à l'aventure avant plusieurs mois.
Un pas, puis un autre, je me remis en marche, lentement, laborieusement, il me fallait finir le trajet, j'avais froid, j'avais faim. Je n'aurais peut-être pas dû faire cette halte, il me semblait que le chargement était encore plus lourd, la douleur plus incisive, les muscles paralysés, tout mon être était comme tétanisé par d'invisibles entraves.
Un peu plus loin, sans doute un peu plus tard, (ce temps que je ne maîtrise pas), une sensation dans le poitrail, une illusion peut-être, j'avais l'impression que ma course s'accélérait tout à coup, à moins que le chemin ne commence à descendre pour enfin rejoindre le village. Cela me redonna un peu de vigueur, la charge me parut alors moins lourde, et je décidais de presser le pas.
Les premières bâtisses apparurent, faites de bois et de torchis, portes closes, pas un bruit, à part un chien qui aboya à mon passage, mais n'osa pas quitter son abri protecteur. Encore quelques enjambées, et je reconnus la maison longue, elle m'était familière, c'est en son sein que les hommes se réunissaient pour discuter, pour décider de l'avenir du clan.
Fallait-il faire du commerce ? Envoyer des navires au-delà des mers connues et découvrir de nouvelles terres ? Ou bien faire la guerre ? Les hommes aimaient la guerre, elle leur permettait de montrer leur force, leur rage, leur donnait du pouvoir, parfois des richesses, souvent des histoires à n'en plus finir, de celles que l'on raconte entre hommes, et que l'on enjolive, mais toujours des larmes, car certains ne revenaient pas, et moi, je n'aimais pas la guerre.
La maison longue était maintenant derrière moi, le village s'étirait doucement et je reconnus enfin mon logis. Instinctivement je m'arrêtais devant la grande porte, l'homme qui m'accompagnait commença à pousser le battant, mais la neige accumulée faisait barrage, d'un pied rageur il repoussa cet amas pour en créer un autre plus loin, la porte finit par s'ouvrir suffisamment pour me permettre le passage.
L'homme s'approcha de moi, et méthodiquement défit les nœuds qui enserraient le chargement, il retira l'ensemble des sacs, besaces, coffrets, et tout ce que mes yeux ne distinguaient pas. A chacun de ses gestes, je perdais du poids et mon échine en était soulagée.
Quand il eut terminé, il retira le mors qui me déchirait la bouche, et sortis en refermant la porte. Enfin seul, je pouvais secouer mon pauvre corps et faire tomber les quelques flocons restés accrochés dans ma crinière, puis j'ai regardé autour de moi, je reconnu l'odeur du foin sec et de la paille chaude : j'étais chez moi.

PRIX

Image de Printemps 2019
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Keith Simmonds · il y a
Une belle plume pour cette histoire pleine d'émotion ! Mes voix ! Une invitation à découvrir mon “Éclats de lumière” qui est en lice pour le Grand Prix Printemps 2019. Merci d’avance et bonne journée!
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/eclats-de-lumiere

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De margotin · il y a
J'ai aimé
Je vous invite à découvrir douce hirondelle.

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Hamza DIB · il y a
Très joli texte . j'ai apprécié la lecture. Mes votes
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Christopher GIL · il y a
Une belle écriture et une histoire assez plaisante, mes voix!
Venez me lire si ça vous tente! :)

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Samia.mbodong · il y a
Beau souvenir de ce cheval qui retrouve son chez soi après un dur labeur.
De très belles images.
Bravo et merci je soutiens.

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Florence · il y a
A se demander qui se cache derrière le personnage. Bien vu. Je vote.
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Cathy Grejacz · il y a
Un texte plein d’emotion
J’ai été sensible à votre histoire
À bientôt peut être

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JACB · il y a
J'ai douté au "poil griffé" puis la neige m'a emportée et dans les pas j'ai marché...Une réussite! On suit malgré le froid et on compatit. *****mérités pour la course.
Une "Capture en haute montagne", ça vous dirait Mitch? Sans neige...sur ma page, merci

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Julia Chevalier · il y a
une belle personnification et un paysage admirablement décrit.
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Marcel Prout · il y a
A tous ceux qui portent sans avoir rien demandé...:-(
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