Chaos

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L’élève est assise devant un ordinateur, elle tape frénétiquement sans réellement regarder, qualité acquise par une génération qui ne peut plus supporter le poids de l’encre. Elle écoute à peine, tape et efface rapidement à défaut de comprendre. Ses épaules basses, son dos courbé, le poids d’une lassitude bien mal dissimulée, qui serait insolente si le professeur prenait le temps de la remarquer. Elle hésite, immobilise ses mains un instant, reprends son incessant cliquetis.

Le bruit la surprend un instant, assez pour guider son esprit au bord de l’éveil. Conditionnée, elle rebaisse rapidement la tête. Clic. Clic. Clic.
Un roulement étrange derrière elle, comme une bille poussée d’un doigt sur le sol. Éveil.
La réalité, bien plus forte que la curiosité, l’empêche de se retourner. Pourtant ce bruit a comme éteint tout les autres, et lorsqu’elle relève la tête, le monde est immobile.
Le silence la frappe par son extravagance obscure. Elle remarque que la lumière a baissé, comme si une ombre un instant était venue enlacer le soleil.
Elle se lève. Mouvement brusque, animal.
La réalité se brise.

La sensation est lente, langoureuse, se fraie un chemin dans son corps, brûlante mais charmante, une eau de vie plus ancienne que le monde. Des volutes de fumée s’élèvent de sa peau, peut-être qu’elle brûle, mais la douleur, toute la douleur, s’est enfuit avec le bruit. Les couleurs glissent autour d’elle, elles coulent le long des murs, pour s’évaporer avant de connaître l’horizontalité. Le noir et le blanc peuplent alors le monde, se rencontrent, s’entremêlent. La pensée n’est plus, ou alors comme un écho lointain d’humanité, un doux rappel à l’existence. Un vent silencieux se lève, caresse tristement son visage, efface chaque cicatrice que lui a laissé le Temps, guéri l’humiliation, la jalousie, les rêves avortés. Le vent souffle plus fort, soulève ses cheveux, la force à fermer les yeux, puis il efface les bonheurs, les rires, il annihile ceux qui marchaient à ses côtés, leurs chansons et leurs épaules solides. Quand le vent s’arrête, c’est le vide qui reste, c’est ce qui reste quand la vie disparaît.
Mourir n’aura jamais été si doux.

La jeune fille secoue la tête, un instant elle aurait cru être ailleurs. Elle regarde autour d’elle, tous ces élèves qui se ressemblent. Clic. Clic. Clic. Le bruit lui coupe la respiration, s’infiltre en elle, ne rencontrant plus aucun obstacle. Il se répercute dans son corps, balaie ses faibles défenses, rencontre son esprit et tourne, tourne, tourne à l’intérieur, jusqu’à ce que tout once de calme ait disparu.

Elle se lève, trouve dans ce mouvement une force insoupçonnée, le début d’une rébellion bruyante mais inhérente, de celles qui naissent, non de la souffrance, non de la douleur, mais de la simple absence d’humanité, d’un gouffre sans fond dans lequel sombre la vie.

Alors du vide naît le chaos.
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