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Ceux qui passent sous les portes

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Florent Paci

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P’tit Jack buvait les paroles du vieux Flamand. De même que la Taupe, silencieux dans son coin.
« Une maison solide, comme dans le New York d’avant les grands travaux. Sauf que l’Ancien l’a monté sur pilotis. Quand les Anglais sont arrivés pour prendre le contrôle de la colonie, ils lui ont demandé : “De quoi avez-vous peur ? Les Peaux-Rouges sont partis et le sol est sec.” Reste la brume, Sir, que mon ancêtre leur a répondu. Ils rétorquèrent qu’ils avaient l’habitude en tant qu’Anglais, mais ils ne savaient pas qu’ici dans le Nouveau Monde... »
Les enfants suspendus à son récit, le vieillard ouvrit brusquement la porte de sa maison. Entre chien et loup, la brume submergeait le village en contrebas.
«...Ceux qui passent sous les portes profitent de la brume pour attaquer les imprudents ! »
P’tit Jack et la Taupe s’enfuirent sous les rires du Flamand. Les enfants n’avaient pas vu le soleil se coucher et l’histoire prenait une autre dimension avec l’arrivée de la brume.
P’tit Jack ne voulait pas se faire avoir par Ceux qui passent sous les portes. Il raccompagna chez lui la Taupe qui tremblait en promettant qu’ils allaient se défendre.

Sur une rive dégagée s’alignait la dizaine de maisons du village, en planches ou en rondins avec des cheminées en pierre. Entre toutes se démarquait celle sur pilotis. Lorsque la brume montait certains soirs depuis la rivière, la maison du vieux Flamand émergeait toujours seule au-dessus d’une mer blanchâtre.
La Taupe retrouva P’tit Jack sur la berge le lendemain avec une patte d’ours séchée. Son seul ami n’était pas comme les autres, d’où son surnom. Il ne parlait pas et avait de drôles d’idées. P’tit Jack faillit jeter cette horreur dans la rivière, mais les griffes encore très acérées constituaient une bonne arme. Lui avait volé le piège aux dents de fer de la maison. Ainsi armés, ils pouvaient désormais défendre le village.
P’tit Jack et la Taupe n’étaient pas assez forts pour dresser un mur d’enceinte, mais ils pouvaient piéger la voie d’accès privilégiée pour une attaque. Celle que choisiraient forcément Ceux qui passent sous les portes dans la brume pour menacer leur sommeil.
Une petite plage de graviers montait en pente douce jusqu’aux maisons. Là d’où commençait toujours la brume. L’endroit idéal pour une embuscade.
Ils réussirent à armer le piège et à le dissimuler avec des gravillons. Ils cachèrent ensuite la patte d’ours sous un buisson de roseaux. Depuis sa maison, P’tit Jack entendrait le piège fonctionner. La Taupe et lui n’auraient plus qu’à courir à la berge, ramasser la patte d’ours et défendre le village contre Ceux qui passent sous les portes. Et si le piège les dissuadait d’attaquer, P’tit Jack se lèverait tôt le lendemain pour le désarmer. Personne ne sortait dans la nuit. Il n’y avait aucun danger. Il le cacherait pour le remettre en place à la prochaine brume.
La brume revint ce soir-là. P’tit Jack ramena la Taupe chez son père et rentra à la maison. Il fut accueilli par une raclée. Sa mère lui reprocha d’avoir passé la soirée d’hier chez le vieux Flamand au lieu d’effectuer ses corvées. Pour sa peine, il irait laver le pot de chambre à la rivière malgré la nuit.
Elle resta sourde à ses pleurs à propos de la brume et l’envoya dehors d’un coup de pied au derrière. P’tit Jack traîna le pot jusqu’à la rivière en tremblant. Déjà qu’il était rentré tout seul de chez la Taupe... Avec le récit du Flamand dans sa tête, chaque bruit le faisait sursauter. Il contourna le piège et se pencha pour nettoyer le pot dans l’eau froide.
Quelque chose le frôla dans la brume, puis enveloppa ses épaules ! P’tit Jack poussa un cri et lâcha le pot dans la rivière. Ceux qui passent sous les portes ! Il brisa l’étreinte et courut jusqu’aux roseaux pour attraper la patte d’ours, terrorisé par le crissement des graviers derrière lui. Il se retourna en frappant de bas en haut.
Il reconnut la Taupe trop tard. Les griffes déchirèrent le ventre de son ami et le coup le fit basculer en arrière, sur le piège qui se referma d’un claquement métallique.
P’tit Jack se précipita à son secours, les larmes aux yeux. La Taupe devait l’avoir vu descendre à la rivière. Il devait croire que l’heure de défendre le village était venue !
P’tit Jack réussit à le dégager et à le trainer chez lui. Au père horrifié devant les blessures de son fils, il ne sut que gémir : « Ceux qui passent sous les portes ! »

Aucune trace autre que celles des enfants sur la berge. La blessure au ventre pouvait être l’œuvre d’un animal, mais celles sur les flancs de la Taupe étaient bien trop larges pour n’importe quelle mâchoire. Pas un chasseur du coin ne put l’identifier. P’tit Jack, prostré dans les bras de sa mère, n’était pas capable de dire un mot.
Le second matin après l’attaque, une plainte de femme réveilla le village. P’tit Jack avait disparu.
Une enquête commença, il fallait remonter le cours des évènements. Le vieux Flamand de la maison sur pilotis raconta sa dernière fois avec les deux garçons, son récit sur des êtres dangereux qui passent sous les portes grâce à la brume. Une légende.
La Taupe mourut de ses blessures. Un climat de suspicion s’installa. Quelqu’un voulait peut-être se débarrasser du garçon pas comme les autres, une bouche inutile. P’tit Jack était quant à lui un enfant turbulent dont beaucoup avaient souffert des bêtises. Les indésirables étaient-ils en danger ? Dans le village, les plus faibles commencèrent à accueillir la brume en barricadant les portes et à dormir que d’un œil.
Le drame arriva durant la brume suivante. Trois hommes, à l’insu de tous, décidèrent d’une ronde. C’était sans compter les nerfs du père de la Taupe, mis à vif par la mort de son fils.
Sa maison était orientée à l’ouest, face au soleil couchant. Ce soir-là, la brume arriva plus tôt que d’habitude. En passant devant chez lui, la lumière rasante projeta sous la porte les trois ombres déformées de la patrouille, sous le nez du père qui tira à travers avec son fusil. Le coup atteignit l’un des hommes. Les deux autres s’entretuèrent en croyant tomber sur l’assassin de leur congénère. Aveuglé par la brume, le père en colère qui était sorti de la maison abattit deux autres personnes qui accouraient, alertées par les tirs.
Ce fut le début d’une série d’accidents. Le village retentit des coups que les hommes donnaient en croyant se défendre contre des animaux ou des meurtriers. La mère de P’tit Jack, perdant la raison sous les hurlements, se précipita chez le Flamand pour le maudire avec ses histoires qui lui avaient pris son fils. Elle fut prise pour cible par un villageois, épouvanté par cette silhouette qui criait dans la brume.

P’tit Jack s’était réfugié dans le grenier du Flamand. Le vieux ne montait plus ses jambes à l’étage et le garçon pleurait tout seul depuis des jours.
Avant de porter la Taupe chez son père, il avait jeté le piège et la patte d’ours dans la rivière. Il avait menti. C’était un accident ! Il devait tout dire, même si sa mère allait le punir...
Des coups de feu retentirent au-dehors et P’tit Jack passa la tête à travers la lucarne. Depuis la maison sur pilotis, le village avait disparu, noyé par cette brume nocturne d’où fusaient désormais râles et détonations.

P’tit Jack ne revint jamais au village meurtri. Il gagna la côte par ses propres moyens et s’engagea comme mousse sur un bateau qui reliait le Nouveau Monde à l’ancien.
Jack devint taciturne avec l’âge. Il ne savait plus vraiment si toutes ces choses de sa jeunesse étaient dues à un accident. Peut-être que Ceux qui passent sous les portes étaient vraiment venus dans la brume ce soir-là. Pour se venger d’avoir été suspectés à sa place.
Dans chaque port, il se mit à chercher la brume. Lui qui en avait peur voulait désormais se battre contre elle. Il finit par abandonner son navire en Angleterre. Dans les ruelles brumeuses de Londres, Jack commença à errer, un poinçon de marin à la main. Il devait retrouver Ceux qui passent sous les portes. Leur faire payer la mort de la Taupe.

PRIX

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Jennyfer Miara · il y a
Le pouvoir de l'imagination: à ne jamais sous-estimer !!
Dans un autre style, mon TTC "Le crime parfait" est en finale, n'hésitez pas à venir y jeter un œil :-)

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Brocéliande · il y a
oh bravo ..je l'avais pas lu au bon moment ...et suis désolée ..j'aurais pu voter deux fois trois fois pour Jack et le village et les portes ...et les mots sur tout ça ...!
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Richard Laurence · il y a
Encore un grand bravo pour ce texte !

Il y a, dans cette finale, des textes de moins bonne qualité, mais le système de votes est ce qu'il est et cela fait partie du jeu... Ce système est un bon système parce qu'il récompense les gens qui votent et font des commentaires sur les textes mais il a aussi un effet pervers : il ne reflète pas réellement les goûts du public.

Je vous invite donc à venir prolonger le plaisir en participant à la "sélection du public" du Festival Off, sur le forum : http://short-edition.com/fr/forum/la-fabrique/imaginarius-2017-le-festival-off

Que la fête continue et longue vie au prix Imaginarius !

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Keith Simmonds · il y a
Un récit bien écrit et fascinant ! Mon vote ! une invitation à partir en voyage sur ma “Croisière” ( qui est en FINALE ) si vous ne craignez pas la brume en mer ! Merci d’avance et bonne soirée!
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/croisiere-2

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Espérance Lopes · il y a
Super!
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Fabienne Gicquel Schroers · il y a
Serait-ce le cousin de Jack the Ripper ? - très accrocheur- j'ai adoré.
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Alizée Villemin · il y a
Superbe récit, j'ai été transportée, vous avez mes voix :) Je participe également à ce prix, n'hésitez pas à passer voir ma nouvelle http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-prix-a-payer ;) Bonne continuation !
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Maour · il y a
Agréable à la lecture ;)
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Marcia de Carvalho · il y a
Excelente!
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