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Cet enterrement vous est présenté par...

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Kaimeng

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Toute la famille est rassemblée dans le cimetière pour l’enterrement de mon frère. Mort à trente-cinq ans d’une crise cardiaque. Pas de bol pour quelqu’un qui a bossé toute sa vie en tant que gestionnaire de crises. Il aura réussi à toutes les gérer durant sa carrière, sauf la dernière, la plus importante. D’un coup sa vie s’est finie, comme si quelqu’un avait appuyé sur le bouton « arrêt » d’une télécommande. C’est comme ça que ça se passe : un jour on vit, le lendemain on gît. Simple mais efficace.
Je nous revois enfants, jouant dans la neige, faisant les quatre cents coups ou nous remontant le moral mutuellement après nos premières peines de cœur respectives. J’appuie sur le bouton « rembobiner » de la télécommande. Et je tente d’imaginer les parties de sa vie où je n’étais pas là. Quand un être meurt, des milliers de souvenirs s’évaporent. Mais tant que je serai là, nos souvenirs ensembles subsisteront. Profitez-en souvenirs, gambadez, montrez-vous, revenez à ma mémoire tant que vous le pouvez car bientôt quand je serai parti, vous aussi vous disparaîtrez.
Il y a quelques années j’étais au mariage de mon frère et aujourd’hui je suis devant sa tombe.
Le problème avec ma famille c’est qu’on n’a jamais eu beaucoup d’argent. On est de ces familles qui n’auront jamais le ticket gagnant. Mon frère a eu une carrière plutôt réussie. Malheureusement il dilapidait tout son argent dans les jeux. Il était le dernier à croire qu’il pourrait trouver le ticket gagnant. Alors il est mort fauché, fauché par sa crise cardiaque et fauché par ses dépenses inconsidérées.
Quand on a appris son décès, après l’effondrement sont arrivés les problèmes : il a fallu que l’on réfléchisse à comment on allait financer son enterrement. Passées les larmes, viennent les billets, c’est toujours comme ça. Pleurez comme vous voulez, criez, mais n’oubliez pas de payer.
C’est à ce moment-là que Caco Laco nous a gracieusement proposé de nous aider. C’est l’entreprise pour laquelle il travaillait. Vous la connaissez sûrement, ils fabriquent ce soda que tout le monde boit.
Ils ont dit que c’était pour rendre hommage à un de leurs meilleurs employés. Mais je sais que c’est faux, ils le font pour tous ceux qui acceptent. Ils ont payé pour le cercueil, la tombe, l’emplacement. Ils n’ont demandé qu’une seule contrepartie, pouvoir y apposer leurs publicités. Ce qui explique ce cercueil rouge et blanc, couleurs emblématiques de la boisson, et cet immense logo sur le devant.
Je vous présente mon frère, mon cher frère aimé, enfermé à jamais dans une publicité. Un peu comme nous tous. Comme s’il n’en avait pas vu assez de son vivant... Peut-être même qu’ils en ont mis à l’intérieur également. Qui sait, les morts aussi ont soif, non ?
Il suffit de regarder autour de nous pour se rendre compte que l’on n’est pas les seuls à avoir dû pactiser de cette façon avec des gens comme eux. La gigantesque bouteille qui sert de pierre tombale à mon frère ne dénote pas au milieu du cimetière. A côté de nous, la pierre tombale est une grosse voiture dont le bruit d’un ronronnement de moteur sort. Un peu plus loin, se trouvent une grande chaussure, un sac à main, un portable, une bouteille de vin, un pantalon, un burger, une imprimante, une carte de crédit, un logo d’une chaîne de télévision etc. Chaque pierre tombale diffuse du son, la plupart passant en boucle le slogan de leur marque. Étrange comme chant funéraire.
Bienvenue à la meilleure des époques, celle où l’on sponsorise votre mort.
L’enterrement est filmé. Je vois déjà le titre : <>.
Désolé mon frère, on n’avait pas le choix. Ton enterrement est une crise qu’on a essayé de gérer de la meilleure des manières. J’espère que tu ne nous en veux pas, et que de là-haut tu nous regardes, sirotant une bouteille de soda, souriant, pas mécontent que ta mort serve à faire de la pub.
Il faut que j’arrête de pleurer. Mes larmes ne servent qu’à mouiller la terre dans laquelle tu es enterré.
Je n’ai plus envie de pleurer.
Mais j’ai soif, très soif.
Je pense savoir ce que je vais boire.

PRIX

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Célestina Orn · il y a
Bien vu, même si c'est plutôt triste !
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Untrucbadour · il y a
Bonjour Kaimeig. Très bien ciblé et pas si loin de la vérité. +4 voix pour ce spectacle pétillant. Moi je suis commercial chez Kro, alors..
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Klelia · il y a
La mort elle même devient un business !
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Françoise Grand'Homme · il y a
Même votre mort vous est dérobée...
Bien pensé.

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Patrick Peronne · il y a
"L'argent a tout tout tué... même pour mourir il faut payer"... Excellentissime allégorie d'un monde où le superflu a pris l'ascendant sur l'essentiel. En tant que nouvelliste, je regrette de ne pas avoir eu cette idée brillante. Un vote applaudi.
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LDB · il y a
Terrifiant....parce que plausible. Humour noir salutaire. Merci pour ce moment de lecture.
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Stéphane Livino · il y a
Noir...et visionnaire? Un bon moment de lecture...Assez noir aussi "Le coupe-papier" en compét' dans la catégorie Nouvelles. Bravo pour votre texte !
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Geny Montel · il y a
Belle idée d'humour noir et peut-être visionnaire ! On sponsorise bien les mariages...
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Proton40 · il y a
De l'humour noir et pétillant... mes voix
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