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C'est court la vie en rose

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Neal

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Il rêve qu’il est à Varsovie. Un billet d’avion ferait l’affaire puisque pour les immeubles gris il n’a qu’à fermer les yeux ou seulement regarder autour de lui le paysage post-industriel déglingué qui s’anime peu à peu. Mais les avions ici ils restent cloués au sol, comme ses rêves de jeunesse, ils dorment dans un aéroport musée qui ressemble à un HLM des années trente. Le dernier homme à avoir déplacé les foules ici c’est Lindbergh, même pas un musicien, juste un play-boy déguisé en aviateur. En attendant, en guise de billet, il devra se contenter de son Pass, dansant d’un pied sur l’autre sous le panneau « Le Bourget ». Dix kilomètres de Notre-Dame mais les miracles sont trop fatigués pour arriver jusqu’ici et le bruit des bus assourdit les accords des Te Deum.
Le train est en retard, comme toujours, et quand il arrive il reste figé pendant cinq minutes, « problème de fermeture des portes ». Comme d’habitude. Une fille très jeune porte des écouteurs haut de gamme sur la tête, reliés à un IPhone qui dépasse d’une besace blanche qu’elle cale sur ses genoux. Prochain arrêt Drancy, une gare comme une autre sur la ligne, pour elle. Des tennis immenses chaussent ses pieds, aucune marque visible, peut-être le dernier must ou alors un logo masqué repérable seulement par les initiés. Quand elle se cale contre la vitre en faisant pivoter son corps tout entier, la mini-jupe verte en coton remonte et découvre sa cuisse droite. Un tatouage s’y étale, très haut, un petit bouddha, mains croisées avec une grosse tête sévère qui contraste avec la chair à peine bronzée. Inexplicablement érotique. Elle s’en fout éperdument. Elle ne regarde personne.
Il trouve que dans le RER, le pauvre pue le pauvre, mais que c’est une odeur humaine et rassurante au milieu de la charogne d’une ville devenue incontinente qui étouffe dans ses ordures et s’étend sans fin. Il rajuste son chapeau de prière sur sa tête et se demande qui peut être cette gamine en face qui montre ses jambes à tout le wagon. Chez lui les femmes ne se conduisent pas comme ça. Mais, chez lui ; il y a longtemps que quand il ferme les yeux, tout ce qui ressemblerait à un paysage a disparu, dissous dans les nuages qui stagnent au-dessus de ce désert de béton bâti tout de guingois. Chez lui, c’est juste des mots. Comme pour cette fille qui ignore tout de bouddha mais se l’ait fait graver sur la cuisse, telle une marque de fabrique pour se sentir de quelque part. Dans sa main, il tient un sac en plastique avec quelques courses pour la semaine.
Les portes se ferment enfin. C’est le moment.
Il rajuste les bretelles et parcourt le wagon du regard. Il transpire dans son costume et son gilet de laine. Il pue, c’est surement pour ça que le grand black le regarde d’un air curieux ? Il hésite, les doigts en équilibre sur les touches. Il regarde les pieds de la fille sur la banquette un peu plus loin, on dirait que ses tennis sont trop grandes pour elle. Un tatouage sur la cuisse, il ne discerne pas ce que c’est, mais elle a de belles jambes. Il y a tellement longtemps qu’il ne regarde plus les jambes des filles. Il tire machinalement sur sa manche de chemise pour ne plus voir l’intérieur de son poignet. Il n’avait rien demandé lui, et du boulot de cochon en plus mais rien à faire, il a eu beau faire, indélébile ! Ses doigts se posent sur le clavier. Il tangue dans une secousse et se rattrape de justesse. Il gonfle l’accordéon et se met à jouer.
« La vie en rose ». La gamine relève la tête, soulève un écouteur pendant un instant et sourit. Puis elle replonge dans son univers. Un sourire ne s’est pas tout à fait effacé de son visage. Enfin c’est ce qu’il croit. La rame s’immobilise en pleine voie, ne pas descendre, ne pas profiter de l’occasion pour s’échapper des entrailles du train, juste rester assis. Le grand noir se tourne face à la porte avec son sac Lidl à la main, jette un regard curieux sur l’accordéon dont il cherche à déchiffrer la marque malgré les lettres manquantes.
Il joue Piaf, mais se revoit au pupitre, la baguette à la main, les musiciens morts de trouille – réputé pour ses colères phénoménales. Il les menait au doigt et à l’œil, pas obligé de mendier sa croute dans le RER à reluquer les jambes d’une gamine en se demandant ce qu’il peut bien y avoir à manger dans le sac LIDL du grand type qui se tient devant lui. On l’appelait Maestro ! Toujours bourré, enfin souvent, négligé aussi, le passé en travers de la gorge qui ne passait pas. Drancy dernier arrêt. Pas encore la ligne B. Du wagon plombé et toute la famille en voyage. Dernier arrêt, la plaine de Pologne avec un drôle de portail et des gens qui lui gueulaient dessus. Retour à l’envoyeur qu’ils disaient. Dernière fois qu’il a vu Mémé et Pépé et puis sa sœur. Retour en fanfare ensuite, héros ou musicien il ne sait plus très bien. Maestro tout était permis, quand on l’emmerdait il montrait son matricule comme la gamine montre ses jambes ! Et un jour, il est trop vieux, trop sale, trop vulgaire. Le mur est tombé. Plus qu’à revenir, la banlieue nord, voie de garage et le RER pour atteindre l’horizon et rentrer le soir quand la représentation est terminée après avoir parcourue la ligne toute la journée. Et puis le train est reparti. Ça repart toujours les trains.
La gamine se lève et ramasse son sac, il a envie de lui crier de ne pas descendre, pas au prochain arrêt. Là-bas, les trains attendent, les mêmes locomotives avec de la fumée grise, mais elle ne les voit pas. Lui non plus ne voyait rien et ses parents non plus avec leurs valises à la con comme pour aller au Vésinet.
Le grand black descend aussi.
Terminus. C’est court parfois la vie, même en rose.

PRIX

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Pascal Depresle · il y a
Un très beau texte, qui mérite une autre exposition, plus de lumière et de lectures. Mes votes maxi. Si le cœur vous en dit mon 7h24 vous attendra.
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Chris · il y a
Tellement de choses sur l humain dans ce texte. Vous sortez du lot assurément.
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Arlo · il y a
Un texte extrêmement réussi et très agréable à lire. Vous avez les votes d'Arlo qui vous invite à découvrir ses deux poèmes "sur un air de guitare" retenu pour le grand prix hiver catégorie poésie et "j'avais l'soleil au fond des yeux de la matinale en cavale. Bonne chance à vous.http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/javais-lsoleil-au-fond-des-yeux
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Patrick Peronne · il y a
Très très bien écrit. Un fond qui se décline au pluriel pour un des meilleurs textes actuellement en lice. Mon vote
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Keith Simmonds · il y a
Un récit bien écrit et attrayant ! Mes votes ! Je vous invite à découvrir “ De l’Autre Côté de Notre Monde”qui est en lice pour la Matinale en Cavale. Merci d’avance et bonne journée!
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/de-l-autre-cote-de-notre-monde

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J.M. Raynaud · il y a
peu glorieux pour la SNCF !
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