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Ce qu'il reste à faire

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Nathalie

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Il était déjà tard quand Lucie quitta le bureau. Malgré tout le mal qu’elle s’était donnée elle n’avait pas réussi à boucler le dossier qu’elle avait en cours. Ses yeux la piquaient, ses mâchoires étaient endolories d’avoir été trop serrées et elle suspecta qu’un mal de tête n’allait pas tarder à la tarauder.

Elle glissa ses doigts dans la poche de son perfecto à la recherche de la clé de son appartement. Malgré l’étroitesse de l’endroit, elle ne ressentit pas le froid du fer des clés sur le bout de ses doigts. Instinctivement elle tâta les poches arrière de son jean. Elles n’étaient pas là non plus. Elle essaya de se souvenir où elle les avait posées le matin quand elle était arrivée guillerette au bureau. Elle avait salué Patrick d’un « Salut ! » tonitruant, il avait relevé la tête de son écran comme s’il émergeait d’un autre monde et lui rendit un « bonjour » morne. Il avait fait un geste de la main lui signifiant que sa journée était chargée, « merci de ne pas me déranger plus longtemps » semblaient lui dire en substance ses yeux glauques. Il pouvait bien faire croire qu’il était l’assistant modèle, Lucie savait parfaitement qu’il passait ses journées à mater les filles sur Meetic.

Sa clé était toujours dans sa main. Elle se souvenait extrêmement bien qu’elle avait glissé son doigt dans l’anneau et l’avait fait tourner dans un geste machinal. Elle était passée devant la machine à café où Thérèse et Laurence papotaient gaiement en buvant leur premier thé vert de la journée puis avait pénétré dans son bureau. OK, elle avait toujours la clé à la main.

C’est à ce moment là qu’elle l’avait vue. Une enveloppe bleue, veloutée et dodue. Son nom était joliment calligraphié d’une écriture à l’ancienne comme seul son grand-père savait encore l’écrire. En dessous, aucune adresse n’était indiquée. Quelqu’un avait dû la déposer sur son bureau. D’un geste vif elle retourna l’enveloppe et ne trouva aucune autre indication. Voilà, c’est à cet instant précis qu’elle avait posé ses clés. Zut de zut. C’est aussi ce moment là que Mélanie choisit pour entrer dans le bureau. Avoir une collègue comme Mélanie relevait du miracle. Enjouée, patiente, à l’écoute et bienveillante elle avait toujours le bon mot pour relancer la motivation des autres. Elle claqua deux bises sonores sur les joues de Lucie et jeta un coup d’œil par dessus son épaule. L’enveloppe bleue semblait clignoter.

T’as reçu du courrier perso au bureau ?
Je ne sais pas. Je ne l’ai pas encore ouvert.
Et alors, t’attends quoi pour le faire ? Je piaffe déjà d’impatience de connaître le propriétaire de cette écriture tarabiscotée.
Oui, et bien j’attends d’avoir un peu la paix, répondit Lucie en faisant un clin d’œil pour atténuer ses paroles un peu sèches.

Les deux jeunes femmes s’installèrent à leur bureau respectif placés face à face. Mélanie ne perdrait ainsi pas une miette de la réaction de Lucie quand elle se déciderait à ouvrir l’enveloppe mystérieuse.

Zut de zut. Son pilotage automatique avait fait des siennes. Sa routine avait été modifiée par une foutue enveloppe bleue et voilà qu’elle avait oublié de fourrer ses clés dans sa poche. Sûr qu’elles étaient restées sous les vestiges du courrier se maudissait Lucie en levant le nez vers les lumières des autres appartements. Elle secoua encore une fois la porte d’entrée comme si celle-ci avait reçu l’ordre de passer de fermée à ouverte par un truchement du destin. Le destin, justement il lui avait fait une drôle de farce par l’intermédiaire de l’enveloppe bleue.

Elle ne l’avait tout d’abord pas reconnue. Comment l’aurait-elle pu ? Cette histoire lui était totalement sortie de l’esprit. Elle était enfant à l’époque. Quel âge avait-elle ? Sept ans ? Non sans doute était-elle un peu plus vieille puisqu’elle savait écrire. Son grand-père avait tracé son nom et son prénom sur l’enveloppe, il avait glissé la feuille pliée en quatre à l’intérieur et il lui avait dit en quittant la pièce unique de la petite ferme « ça te fera une surprise pour plus tard. » Tu parles d’une surprise !

Quand elle avait ouvert l’enveloppe en fin de matinée, tous les souvenirs lui étaient remontés en mémoire. Et tous les possibles qui s’offraient à elle à l’époque aussi. Elle voulait être photographe, journaliste, danseuse étoile et même boulangère. A l’époque ses envies se comptaient par dizaines. La vie s’était chargée de lui expliquer qu’on ne vit pas de ses envies et qu’il fallait parfois se contenter de ce qu’elle nous offrait.

Et si. Et si le courrier venu du passé et l’absence de clé ce soir n’étaient qu’une autre chance de réaliser ses rêves ?

Faute de clés, Lucie sortit de son perfecto la feuille à petits carreaux jaunie et la déplia. Son écriture d’enfant se tatoua sur ses rétines « je veux découvrir monde ».

Elle savait très précisément ce qui lui restait à faire. Elle remonta la fermeture éclair de son petit blouson, replaça le casque de moto sur sa tête, enfourcha son engin.

Sa vie l’attendait. Elle était pile à l’heure au rendez-vous.

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