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Ce Pays aux Etoiles Immortelles...

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Manu

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Je contemple la brume opaque par la fenêtre de mes douze ans, les perles cristallines frappent la vitre et meurent au creux de ma mémoire. Le ciel, couleur cendre et giclées de suie, chante une bien triste mélodie. La petite fille que je suis écoute ce violon délavé user ses cordes le long d’une morne symphonie, égrainant ses notes dans le crachin, musicien au front bas et au nom que l’on oublie... J’adresse un regard lavé de tout désir au reflet trempé qui m’observe. Le soleil et la lune, les étoiles et les planètes, l’aube et le crépuscule, l’azur bleuté et le zéphyr, le tendre zénith sous l’alizé... À quoi bon continuer de vivre quand les rêves immortels des hommes s’en sont allés ? Je cherche à nouveau une étoile das les cieux. Bien sûr il n’y a toujours rien. Rien que cette brume.

Mon père entre dans la chambre, pousse la porte qui craque. Sa voix au timbre grave se percute à la pluie et je détourne le visage. Il me demande de l’accompagner. Il dit qu’il a une surprise pour moi, que je ne dois en parler à personne, que c’est entre lui et moi, que tout se passera bien, que je n’ai plus à avoir peur de la brume. Ses yeux rient, comme une réponse contraire à mes deux pupilles gouttelettes de pluie, sans larmes ni envies, sans tristesse ni joie. Il me tend son bras, fort, vigoureux, réconfortant. Sa main est une invitation et il me semble déceler dans les lignes de sa paume mate des trajectoires fabuleuses, des voyages exotiques, des fleuves disparus, des chemins abandonnés et des routes mystérieuses... Une flamme s’éveille soudain en moi. Qui l’aurait cru ? Le feu de ma jeunesse vacille à nouveau, sous je ne sais quel mistral, venu d’on ne sait où. Je lui souris et lui prends la main. J’ai mal aux joues, elles n’ont pas l’habitude de recueillir les atomes du bonheur. On nous apprend que l’eau éteint la flamme. Que serait alors une flamme qui résiste aux flots ?

Il me conduit hors de la maison. L’air est suffocant, c’est une gelée d’eau gluante qui colle à la peau, qui s’infiltre dans la chair et nous ronge les os. J’ai peur. La main de mon père me traîne dans la boue du jardin. Le silence est étouffant, il s’amalgame à la matière dans un inceste monstrueux. Mon père halète. Il ouvre la porte de la grange – j’avais oublié que nous en avions une – et la referme derrière moi. Il me dit que c’est un sanctuaire protégé où la brume est interdite d’entrée. C’est notre secret, dit-il. Il s’avance vers une bâche couleur ébène et d’un geste vif, la fait voler. Mon souffle est emporté par la vision de l’engin métallique qui trône au centre de la pièce et durant un instant, mes yeux s’efforcent de cligner jusqu’à m’en faire mal aux paupières pour me délivrer du doute dans lequel je suis immergée. La fusée rayonne dans les ténèbres. Nous allons partir, me chuchote papa. Je vais te montrer qu’il y a un autre monde, au-delà de la brume. Je bois ses paroles sans rien offrir en retour ; je vole déjà dans les rêves de mon imagination ressuscitée.

Les boutons clignotent, le fuselage vibre, les moteurs craquent et l’engin décolle. Le toit de la grange explose en une myriade de fragments dévorés par la brume en colère. On ne s’échappe pas impunément des griffes d’une déesse vengeresse. Les sièges tremblent. Passer du silence au bruit, de l’immobilité au mouvement, de la gravité à la pesanteur, de l’indifférence à l’émerveillement ; n’est-ce pas là passer de la mort à la vie ? Je nais à nouveau, déchirant la chair diaphane de cette mère monstrueuse qui berce la terre, au-delà de son souffle délétère et de ses dents éclatantes. Je ne peux m’empêcher de me détacher de la chaise, le coeur à nouveau percé par l’aiguillon des désirs, pour aller plaquer mes mains et mon visage sur le hublot rond de la carlingue métallique. Je vois alors la beauté, toute la beauté, celle pour laquelle les hommes sont à présent capables de tuer, celle qui secoue les milliards de rêves d’infortunés et fait trembler la terre des songes ; pour la première fois, je vois l’horizon.

La terre est une boule grise. Sa courbure rétrécit à mesure que nous nous en éloignons. Quelques pics surgissent ici et là, îlots prenant racine dans le Tartare grisâtre. Un sentiment de liberté suprême m’envahit, j’étouffe et embrasse le monde de mes sanglots. Nous sommes dans l’espace, celui-là même dont les anciens nous parlent parfois, à mots couverts. L’univers, disait-on. Ce pays aux étoiles immortelles. Le monde noir infini, le gouffre au-delà du gouffre, l’horizon ultime, celui qui fait briller de ses battements de coeur cosmiques les étoiles, celui qui enfante les mondes, celui qui disperse les nébuleuses multicolores comme autant de ventres féconds... Mon père délaisse les commandes et vient se joindre à moi. Il tremble lui aussi, ému par cette solitude conquise, ému par le spectacle éternel de ces trésors que l’on croyait morts, simplement parce qu’on ne les voyait plus. Les fantômes de la création sont là, tout ce qui disparaît reste, enfoui par-delà les brumes du réel. Les promesses surannées fleuriront à nouveau, les pleurs déversés couleront encore et encore, rien ne sera jamais perdu dans la ronde infinie des astres. Les prouesses, comme les fautes.

Mon père me met la main sur la bouche, me plaque violemment contre la carlingue. Je ne comprends pas. Les étoiles s’effondrent brutalement sur nous et s’agglutinent à la fenêtre, comme des bourdons voyeurs, des frelons collants, des taons avides de cris et de pleurs. Je ne comprends pas ce qui se passe. Les planètes accélèrent leur mouvement, se fracassent les côtes dans une valse endiablée, pleine de bruit et de fureur, emportée par une ardeur folle, par un vent démoniaque, sans direction aucune, elles s’éjectent de leur orbite et explosent en parcelles de monde dans le noir. L’abîme tourne, le trou noir se referme et les étoiles, entraînées par les flots de l’abysse, s’accouplent frénétiquement dans une tornade de lumière. La nuit s’enflamme du jour de leurs ébats, je veux crier mais ne peux, mon père tremble derrière moi, il me maintient le corps brutalement, trop brutalement, il suffoque et je pleure davantage, la lumière lave l’obscurité de ses cascades de rayons, je ne comprends pas, la brume se disperse, se morcelle, explose, écarlate danseuse aux rubans diaphanes, la symphonie céleste s’enraye, les sons se grimpent les uns sur les autres dans un fatras inaudible, je ne comprends pas, je ne veux pas comprendre, je veux crier, hurler, appeler maman, au secours, je veux qu’il cesse, qu’il arrête, il me colle des baisers furieux et me lacère la peau de ses mains, de ses ongles, de ses griffes, les larmes coulent et tombent, la fusée se désintègre dans la vitesse pure du souvenir, la chaleur des lueurs aveuglantes se déverse en moi. Je ferme les yeux. La lumière explose, la brume s’envole, riante.

Je me souviens. Je me retrouve dans ma chambre. La porte est fermée à clé. Nous sommes seuls dans la maison. C’est notre secret, dit-il dans un souffle, au-dessus de moi.

Je contemple le crépuscule par la fenêtre de mes quatre-vingt dix ans. Cette lueur mourante dans le ciel dégagé, c’est un peu moi. Je m’y raccroche tant que ma mémoire me le permet encore, par touches succinctes et fugaces. Chaque seconde égrenée sur le violon de la vie m’enlève le passé. Par notes perdues, par morceaux déchirés. Ma mémoire vacille, Alzheimer, paraît-il... Comme le chien qui se sait être malade, elle s’en va errer dans les limbes pour y creuser sa propre tombe. Je n’y échapperai pas. Alors j’entretiens la petite flamme du mieux que je peux, en m’y acharnant en silence, jour après jour, mois après mois, année après année. J’entretiens cette petite flamme qui tremble à l’horizon de mon esprit, submergée, encore et encore, par les flots du temps. Éteinte sans cesse. Ressuscitée toujours. Qu’est-ce qu'une flamme qui résiste aux flots ? Je la maintiens en vie, je ne veux pas oublier. Car je sais que bientôt, la brume du monde l’enveloppera de son manteau.

PRIX

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Richard Laurence · il y a
Encore un grand bravo pour ce texte !

Il y a, dans cette finale, des textes de moins bonne qualité, mais le système de votes est ce qu'il est et cela fait partie du jeu... Ce système est un bon système parce qu'il récompense les gens qui votent et font des commentaires sur les textes mais il a aussi un effet pervers : il ne reflète pas réellement les goûts du public.

Je vous invite donc à venir prolonger le plaisir en participant à la "sélection du public" du Festival Off, sur le forum : http://short-edition.com/fr/forum/la-fabrique/imaginarius-2017-le-festival-off

Que la fête continue et longue vie au prix Imaginarius !

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Yves Brard · il y a
Il y a comme un affrontement entre les mots, raffinés, aériens, musicaux et le thème brutal, souterrain, inaudible. Qui triomphe ? La littérature, qui peut dire l’indicible en s'évadant au-dessus de notre vieille planète. Plus qu'un exercice de style, une réelle créativité au service de cette brume qui cache ce qu'on voudrait ne jamais voir ...
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Manu · il y a
Merci beaucoup pour votre commentaire élogieux et avec lequel je suis en total accord, vous le dites de manière subtile et très justement.
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Vaucey · il y a
Un sujet très difficile à traiter. Bravo !
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Manu · il y a
Pas évident, en effet... Merci pour votre commentaire Vaucey !
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Jean Calbrix · il y a
En effet, le choix de la transposition en SF permet de mettre un voile sur des scènes crues qui apparaissent ainsi en ombre chinoise. Bravo, Manu, pour ce joli tour de force littéraire. Vous avez mes cinq votes.
J'ai un sonnet tragique que je vous invite à lire si vous avez le temps : http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/Mumba

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Manu · il y a
Merci beaucoup pour votre commentaire Jean, je vais aller lire votre sonnet de ce pas !
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Jean Calbrix · il y a
Merci à vous, Manu !
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Françoise Grand'Homme · il y a
Mémoire embrumée.
Une histoire grise qui gomme les étoiles.

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Manu · il y a
Merci pour votre commentaire Gouelan. Une histoire grise qui tente, tant bien que mal, de retrouver la lumière des étoiles.
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ClownPoutreur · il y a
Un sujet très difficile raconté avec un style littéraire très mature et bien construit. J'ai particulièrement adoré la richesse de votre vocabulaire. Je vous tirerais mon chapeau si j'en avais un.
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Manu · il y a
Merci beaucoup ClownPoutreur, c'est vrai que je suis très pointilleux sur la diversité du vocabulaire, la richesse de la langue et la mélodie des mots que j'essaie, à mon humble niveau, de rendre vivants. Je reçois avec plaisir votre chapeau invisible :)
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Richard Laurence · il y a
Je trouve ce récit magnifiquement bien écrit. Le style extrêmement poétique de la narratrice témoigne d'une belle profondeur et indique qu'elle a fait du chemin. C'est un sujet sur lequel je suis, comme tout le monde, extrêmement réticent mais le détour par la SF vous permet de raconter ici l'inracontable avec beaucoup de talent. L'élégance de votre écriture a su m'embarquer dans cet univers bouleversant...
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Manu · il y a
Merci beaucoup pour votre commentaire Richard, je suis heureux d'avoir pu vous embarquer dans ce récit certes difficile, mais que la SF, comme vous le soulignez très justement, permet d'aborder sous un regard différent (non pas pour l'édulcorer, mais pour y trouver une force nouvelle, pour le dépasser).
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Splint · il y a
Très dur, Manu, vraiment très dur. Je repense à l'image de l'inceste, du tabou ultime, dans Jessie de King.
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Manu · il y a
Merci pour votre commentaire Splint. En effet, Jessie a été une de mes inspirations pour la rédaction de cette nouvelle.
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Alice · il y a
C'est bien écrit mais trop dur
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Manu · il y a
Merci pour votre commentaire Alice, il est vrai que le sujet traité est dur et douloureux, je souhaitais tout de même l'aborder par le biais de la SF.
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Volsi · il y a
Je t'ai lu, Manu, mais je suis désolée, je n'arrive pas à voter pour ce texte qui m'emmène là où je n'ai pas envie d'aller me promener... ce qui ne lui enlève en rien sa qualité mais, juste, je ne peux pas. Je reviendrai te lire quand tu auras d'autres choses.
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Manu · il y a
Volsi, je ne peux pas vous forcer à aller sur un terrain que vous ne souhaitez pas fouler. merci d'avoir pris le temps de me lire, je tâcherai de participer davantage (je suis tout nouveau...) sur cette plate forme avec d'autres contenus littéraires, divers et variés.
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