Casque d’or

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Ecrivain promeneur, je circule en vélo et à pied à travers Bruxelles. J’écris quand l'envie me vient, quand une idée se fixe dans mon esprit. J’écris aussi pour chasser l’ennui  [+]

Image de Automne 2020
Comme une hirondelle d’été, l’avion virevoltait entre les nuages. Jessy lança le biplan à la pleine puissance de son moteur à deux temps. Elle tira sur le manche. L’appareil s’inclina à la verticale. Son grand-père vit l’ombre d’un I se dresser droit sur le ciel bleu. Comme une réprobation, le vent giflait le visage de la jeune pilote à peine âgée de 20 ans. Tandis que son ascension s’entamait à la vitesse de 50 kilomètres/heure, des souvenirs vinrent fouetter sa mémoire comme l’air froid flagellait son visage encadré des lanières d’un casque doré. Depuis l’âge de 15 ans, la jeune intrépide était mordue par le virus. La passion pour l’aéronautique avait décoré sa chambre de plans, de maquettes, de trophées et d’articles sur Blériot, les frères Wright et sur l’aéropostale française.

Pour se protéger de l’éclat de ce soleil radieux du mois de juin, William mit sa lourde main de paysan du Minnesota en visière. Le I n’était plus qu’un petit point. Son cœur s’accéléra lorsqu’il disparut dans les nuages.

— Be careful, my sweetheart.

L’avion souffrait. La montée verticale faisait vibrer les armatures de bois et les toiles tendues à l’extrême.

— Come on Dolly! You can do it! I know you can do it!

Comme le cheval sauvage Mustang, l’avion reprit du souffle ! À l’ordre manuel de sa passagère, il accéléra ! La manette des gaz envoya le maximum d’essence. L’hélice à six pans accéléra sa rotation. Toute la carlingue rouge vibra sous la puissance du moteur.

Jessy, d’une main experte, attacha les deux lanières de son casque qui brillait de mille feux sous les rayons du soleil. La couverture nuageuse fut transpercée ! Jessy découvrit le paradis : un monde silencieux, une terre de nuages blancs flottants, immobiles. Dans un ciel bleu cobalt, un disque de cuivre rayonnait, incandescent. La minute fut magique. Elle se brisa sous les coups de manche à balai que ressentit la jeune aviatrice !

Des deux mains, Jessy tenta de maintenir le cap. L’altimètre n’avait pas encore franchi les 200 mètres, record mondial à battre. Les mains gantées de cuir se cramponnaient au manche à balai autant que les yeux noisette se cramponnèrent au cadran. Celui-ci semblait doué d’une vie propre et obéissait de moins en moins. Soudain, ce fut le silence. Le moteur se tut !

Jessy continua de fixer le cadran. L’aiguille continuait d’approcher le 2 000. Les hélices continuèrent leur circulaire inertie. L’aiguille blanche en fit de même : 1 995, 1 996, 1 997. Les hélices s’arrêtèrent. 1 998, 1 999. L’avion devint un planeur. 2 000, 2 001. Un sourire fit rebondir les joues mouchetées de taches de rousseur. 2 003, 2 006, 2 010. Un violent courant ascendant poussait l’aéroplane plus haut que les espoirs de sa conductrice. 2 012, 2 016, 2 020.

Soudain, la verticale ascension s’arrêta ! D’un coup sec de sa main gantée, Jessy brisa le cadran. L’avion entama sa longue descente. Dans un silence de mort, mais sans aucune panique, la pilote chevronnée manipula son engin baptisé « Dolly », du nom de sa mère décédée quelques années auparavant dans un accident d’avion. Comme l’hirondelle, Jessy s’amusa avec les courants d’air que lui offrait cette journée d’été.

William fut ravi de voir réapparaître le I. Au mouvement virevoltant de l’appareil, il comprit que quelque chose clochait. Comme à l’entraînement, il sortit de la grange son cheval de trait, y attacha une carriole comportant tout le matériel d’incendie et de soins. Au grand galop, il se rua vers la piste d’atterrissage. Face à la piste en terre battue, il tira sur la longue tige d’acier pour arrêter la carriole de bois.
Devant ses yeux bleus, il remit sa puissante main travaillant la terre depuis l’âge de 6 ans. Une silhouette approchait.
Maladroitement, elle tentait de s’aligner dans l’axe de la large ligne de terre tracée à travers les champs, telle une cicatrice immense entourée de chair vive.

Du haut du ciel, celle-ci apparut à Jessy comme une langue immense étirée dans les champs de blé.

Le silence frappa les oreilles du vieux paysan. Tendu, mais confiant, il regarda approcher le biplan.

Mais, comme le blé qui germait tout autour de lui, l’inquiétude germa dans le cœur du vieil homme. Hector, le cheval de trait, la ressentit. Les rênes le tinrent tranquille.

Le souvenir de son unique fille retrouvée carbonisée dans le crash d’un de ces « engins de malheur », comme il les baptisait à l’époque, lui tordit les tripes. Mais l’amour de sa petite-fille calma cette rage. Elle l’avait transformé et lui avait fait accepter et encourager sa passion pour ces fameux « engins de malheur ».

La fine silhouette était à présent parfaitement alignée. Elle faisait des hoquets aériens. Petite montée, petite descente, petite remontée et redescente. Mais, inexorablement, l’appareil se rapprochait du sol. Après d’interminables minutes, les deux roues touchèrent enfin la terre ocre. Dans un silence total, l’appareil décéléra et vint s’arrêter juste en face de la carriole. Un puissant hourra accompagna les rênes qui lancèrent le cheval au galop !

Arrivé devant Dolly, le vieux sortit une bouteille de champagne. De ses mains qui avaient retourné la terre pendant plus de 50 ans, il brisa le goulot et déversa abondamment le liquide doré dans un bol récupéré au petit déjeuner. Il le tendit à sa petite fille. Lentement, celle-ci ôta son casque doré. Le soleil se prit dans sa longue chevelure blonde.
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