Carte postale / Strasbourg au temps du confinement

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Vivre n'est pas acquis, il faut bien trouver l'ai  [+]

Jeudi 2 avril
Dix-septième jour, je crois.

Il fait froid encore. Les fenêtres sont fermées et les habitants cloîtrés derrière les murs épais des vieilles façades à colombage.
Place du Marché-aux-Cochons-de-Lait, rue du Maroquin, rue des Cordiers. Plus de hordes de touristes, plus de terrasses bondées ni de bières de printemps, finie la choucroute de poissons en promotion - deux pour le prix d'une. Restez chez vous. Le virus rôde. Qui sait s'il ne flotte pas dans l'air ou s'il n'est pas déchà chez le voisin...
Rentrez chez vous.

La ville et la vie s'installent dans le silence. Plus de voitures, plus de bruits. Les étudiants sont repartis, il n'y a même plus d'enfants qui rient, pas d'eau qui coule dans les fontaines.
Le silence pèse comme à l'heure chaude d'un village mexicain, quand seuls les scorpions sortent et rampent sur les murs, délogés par le vent. Ici le vent du diable s'engouffre dans les ruelles et fait le grand ménage de printemps.
Il paraît que demain ne sera plus comme avant, pourtant la peur demeure. Tout comme l'insolente richesse des bourgeois du quartier qu'exhibent les lourdes sculptures de bois, les toitures neuves et les crépis flamboyants.
Palais Rohan, Cathédrale, rue Mercière, rue du Vieil-Hôpital. Au gré des pavés mes pieds avancent dans ce décor de conte de fées, dernier vestige d'une vie collective suspendue à sa mémoire, celle d'un hier perdu et celle des temps anciens où peste et choléra sévissaient aussi. À l'époque, les cadavres s'entassaient avant d'être évacués et on brûlait les immeubles infectés.
La roue tourne. Le temps a raison des plaies et des hommes.

Tout semble si petit sans les gens et la cathédrale si grande, étourdissante. Cent quarante-deux mètres de hauteur et des milliers de tonnes édifiés sur des pieux enfoncés dans la nappe phréatique.
La cloche des Heures sonne, et d'un ton grave clame sa vérité : rien ne se fait sans sueur et sans crainte, mais de l'improbable surgit la beauté.
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jc jr · il y a
Bonjour, je viens faire connaissance. Je connais Strasbourg, particulièrement la petite France avec le souvenir en bouche d'un poulet au Riesling et des spätzeles. J'ai aimé les rues désertes et le silence qui pèse, dont j'aurais même accentué l'aspect fantomatique. Votre texte montre bien, que ces lieux n'existent que par les gens qui les font vivre. JC
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Séverine Cappiello · il y a
Merci de vos retours JC.
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SakimaRomane · il y a
J'aime beaucoup ce poème inspiré. J'ai goûté particulièrement le:
"s'il n'est pas déchà chez le voisin..." :)

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Séverine Cappiello · il y a
Oui le genre de commentaire qu on entend dans la rue à voix basse...
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Ozias Eleke · il y a
Très émouvant. J'ai aimé. Ce fut un plaisir.
Je vous prie de lire mon texte pour le compte du Prix des Jeunes Écritures https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/homme-tas-le-bonjour-dalfred

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Séverine Cappiello · il y a
merci Ozias! je vais vous lire
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Elisabeth Marchand · il y a
D'ici Noël tout ne sera qu'un - mauvais - souvenir.
Mauvais, pas si sûr ... les villes désertées ne sont montrées sous un (beau) jour nouveau... enfin, je trouve ...

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Joëlle Brethes · il y a
Ces grandes étendues silencieuses "reprendront foule" et vie très rapidement… ;)
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Ginette Flora Amouma · il y a
Rien ne se fait en un jour . La description de la ville devenue silencieuse , amorphe nous fait penser aux cycles de l'histoire qui se répète.
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Mica Deau · il y a
Les mots de la fin couronnent le tout de façon parfaite, bravo !
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Séverine Cappiello · il y a
Merci Mica! oui la fin est aussi ce que je préfère :) un peu d'espoir!
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Patrick Peronne · il y a
La plume court, libre, sans retenue… déconfinée. Un bon texte.
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Séverine Cappiello · il y a
Merci Patrick!
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Brigitte Cappiello · il y a
ah j'ai bien aimé ce texte, qui met en mots ce que nous ressentons tous je pense, mais sans avoir ces jolis mots pour le dire
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Séverine Cappiello · il y a
Merci Brigitte :)
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Dranem · il y a
Sommes-nous sortis du moyen-âge ? un très beau texte sous le regard d'une cathédrale...
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Séverine Cappiello · il y a
Merci beaucoup Dranem. En marchant dans ces rues parfois on doute de l'époque !

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