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Caresse végétale

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Alizée

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Je ne voyais rien. La brume me collait à la peau, occupait tout l’espace et rendait la moindre distance incompréhensible. Mes pieds s’enfonçaient dans le sable humide qui se transformait presque en vase. Il n’y avait rien, tout était gris, lourd, infranchissable et pourtant mouvant. Comment la trouver ? Tout d’un coup, un souffle. Je tournais la tête, l’air tremblait comme si on était passé par là. Mon cœur s’accéléra, des crispations terribles parcoururent mon cou, mon dos, mes reins. Mes mains commencèrent à transpirer sur mon couteau glissant. Rester vigilant, rester vigilant et ne pas avoir peur.... Cette guerre de l’eau, l’arme. Tout rendait chaque pas crucial. Où était-elle ? Où était la source ? Ça devait être juste là pourtant... Les cartes indiquaient par-là... Soudain un brusque courant d’air me fit sursauter. Je fis volteface et reçu un coup de poing au visage qui fracassa mon nez et projeta ma tête en arrière. C’était un rebelle, son masque à gaz et sa combinaison noire lui donnait une allure de mort. Il se déplaçait comme une ombre dans la brume, invisible puis fonçant sur moi. Je serais mon couteau et projetais des coups en avant. Haletant, respirant l’odeur âcre de mon sang qui glissait dans mon cou, je tournais en essayant de prédire quand il allait apparaître. J’entendis un claquement d’arme, je me baissais d’un coup mais son pied m’atteignit à l’épaule. Il frappa de toute ses forces et à de multiples reprises, dans le dos, le ventre, les parties génitales, puis à nouveau l’épaule de manière à me retourner sur le dos. La respiration coupée, je levais les yeux. La brume me cachait son visage que je ne pouvais m’empêcher d’implorer, et je ne vis que le canon de son arme se lever vers moi. Tout mon corps se raidit alors qu’il tira trois coups et qu’une douleur inexplicable me broya tous les os. Anéantit et vidé de tout, mes yeux se fermèrent et se raidirent. Mais j’entendis des bruissements...des oiseaux. Je les rouvris. J’étais dans une forêt. Éblouis par un rayon de soleil traversant des feuilles d’arbres, j’entendis la vie grouiller à travers des écorces, des plantes et d’immenses racines qui enserraient la terre. Ma main saisit l’herbe gorgée de rosée à mes côtés. De l’eau, mon dieu de l’eau... Je pouvais entendre les insectes crisser près de mes oreilles, tout était vivant, immense et si coloré que je mis quelque temps à m’habituer. Je n’avais jamais vu la nature auparavant... je n’avais jamais connu cette caresse végétale sous le ciel. Mon cœur battait à la chamade. Mon cerveau avait-il lâché ? La seule chose qui m’empêchait d’être effrayé était la chaleur du soleil. Elle faisait résonner ma chair et me clouait sur place, ému et hébété. Tout d’un coup, je remarquais qu’une jeune femme se tenait devant moi. Son visage fin et élégant avait une peau mate et chaude. Elle me tendit une main rassurante.
-Ne parle pas. Nous devons faire vite. Je dirais tout ce qui aura besoin d’être dit.
Je clignais des yeux en signe d’acquiescement.
-Nous sommes les rebelles. Je communique avec toi car nous avons piraté votre programme d’entraînement de réalité virtuelle. Nous avons quelque chose à partager. C’est un colossal gisement sous-terrain d’eau gelée, des années de survie pour bien plus que nous tous réunis. Il est largement possible de partager ce gisement et nos connaissances de manière à revivre petit à petit à la surface. Cette guerre pourrait se terminer, mais cela n’est possible que si on est sur un pied d’égalité minimum. Vous êtes en train de produire une arme qui aura des conséquences irréversibles, sur les rebelles comme le peu qu’il reste de la nature. Il vous faut détruire cette arme, pour que personne n’y ait jamais accès.
Interloqué, je fronçais les sourcils.
-Soldat ouvre les yeux, fit-elle en montrant les arbres. Tout ceci parle pour nous.
Elle mit sa main sur ma tempe et une liste de chiffre se posa délicatement dans ma tête et s’y inscrivit pour ne plus jamais partir. Elle glissa une clé USB dans ma poche.
-Voici les codes d’accès du laboratoire. Une fois entré tu insèreras la clé dans l’ordinateur principal, cela détruira toutes leurs données de recherche sur l’arme.
Ému, je tentais de reprendre mes esprits tandis qu’elle croisa mon regard avec un courageux sourire. On m’arracha brusquement le casque de réalité virtuelle. L’odeur de café et l’humidité du souterrain me revinrent et j’entendis peu à peu le bruit de mes équipiers qui parcouraient la salle d’entraînement ainsi que le bourdonnement des touches d’ordinateur. Au-dessus de moi, la terre, et des écrans qui m’encerclaient. Tout était froid. Le colonel Kobo et le sergent Silving se tenaient devant moi. Ce dernier me jeta un regard assassin.
-Soldat, vous ne vous êtes pas seulement fait abattre à bout portant comme une fillette, vous vous êtes fait tabasser par un homme seul.
-Monsieur j’étais...
-Comment avez-vous pu échouer ? Vous vous êtes perdu soldat ! Combien de jours avez-vous passé à mémoriser les cartes ? Deux. Et combien de temps avez-vous survécu ? Une petite heure et demie. Combien sont déjà mort là-haut dans la brume de pollution ?
-Quatre-vingt-six ce mois-ci sergent.
-Et quatre-vingt-sept si on vous y avait vraiment envoyé ! Vous n’êtes pas prêt. Les rebelles sont habiles, soit. Ils vivent à la surface et ont appris à utiliser le brouillard comme une arme qui les fait disparaître. Mais le fait que vous n’ayez pas trouvé la source est inacceptable. La guerre est le but de tout ce que vous voyez : trouver de l’eau avant qu’ils n’en trouvent et survivre !
-Sergent je...
-Regardez ! fit-il violemment en montrant un écran devant eux.
On y voyait comme à travers le casque de réalité virtuelle. Le rebelle s’acharna sur moi jusqu’à ce que je tombe inanimé. Puis plus rien. Aucune forêt, aucune fille. Il n’y avait même pas le temps nécessaire pour que je puisse avoir une telle vision.
-Pourquoi vous vous retournez comme un abrutis soldat ? Vous étiez à quelque minutes de la réussite et vous hésitez. Vous croyez que vous avez le luxe de nous faire perdre ne serait-ce qu’une seconde ?
-Non Monsieur.
J’avais abandonné l’idée de parler. Le sergent fulminait encore tandis que le colonel, toujours plus douce, regardait l’écran d’un air grave. Un sentiment imperceptible me rendait muet. Et si elle avait raison ? Cette sensation était si nouvelle, elle ressemblait à une conviction. Celle-ci me fit attendre la nuit, sortir de ma chambre et foncer vers le laboratoire. Je déverrouillais la porte en tapant les codes d’accès et entrais dans une salle remplie d’ordinateurs. Au milieu trônait une tour principale vers laquelle je me dirigeais sans hésitation.
-Arrête toi.
Paralysé de terreur, je me tournais vers cette voix douce. Le colonel Kobo me menaçait de son arme. A côté d’elle le sergent auparavant si fier semblait trembler.
-Elle t’a parlé n’est-ce pas ? La fille.
-Oui, dis-je courageusement, elle m’a expliqué.
-Alors c’est que tout a fonctionné, fit-elle avec un sourire narquois. C’est un programme militaire, imbécile, une manipulation incluse dans vos entraînements pour tester la loyauté de nos soldats. Tu as échoué, tu es aussi naïf qu’un gosse.
Mais son regard ne pouvait s’empêcher de le parcourir avec inquiétude, comme si elle le fouillait, et je pouvais sentir d’imperceptibles tremblements dans ses mains.
-Alors pourquoi vous avez peur Colonel ?
Elle appuya sur la gâchette. Une gêne étrange, comme en apesanteur précéda une douleur lancinante. Mes jambes disparurent sous mon poids et je m’effondrais sur le sol. Mort.
-Et un de moins ! cracha-t-elle, bon débarras, cette sélection fonctionne parfaitement.
Mais alors qu’elle partait, le sergent se mit à genoux près de son soldat en tentant de retenir ses larmes. Tout était calme autour de ce corps jeune et sans vie. Calme et contre-nature. Soudain ses yeux tombèrent sur le léger relief de la clé USB dans sa poche. Et il ressentit alors une inexplicable chaleur grandir contre son cou.

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Richard Laurence · il y a
Encore un grand bravo pour ce texte !

Il y a, dans cette finale, des textes de moins bonne qualité, mais le système de votes est ce qu'il est et cela fait partie du jeu... Ce système est un bon système parce qu'il récompense les gens qui votent et font des commentaires sur les textes mais il a aussi un effet pervers : il ne reflète pas réellement les goûts du public.

Je vous invite donc à venir prolonger le plaisir en participant à la "sélection du public" du Festival Off, sur le forum : http://short-edition.com/fr/forum/la-fabrique/imaginarius-2017-le-festival-off

Que la fête continue et longue vie au prix Imaginarius !

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Alizée · il y a
Merci beaucoup pour votre soutient ! C'est pas grave, une prochaine fois ;)
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Richard Laurence · il y a
Un très beau texte !
Si vous souhaitez un commentaire précis et argumenté, n'hésitez pas à demander et, de même, ne vous gênez pas pour venir commenter, critiquer ou même détester ma "Frontière de brumes"...

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Pascal Depresle · il y a
Quel texte, que de portes à ouvrir, bravo. Mes voix. Peut-être aimerez vous "L'héroïne" "Tata Marcelle" ou "Le Grandpé".
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Cadbury · il y a
Bonjour,
J'aime bien votre histoire et les retournements de situation finaux !
Bravo.

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Alizée · il y a
Merci beaucoup à vous !
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Coraline Parmentier · il y a
Joli écrit , vous avez mes voix et mes sincères encouragements !
Si mon royaume embrumé vous intéresse pour continuer votre voyage, c'est par ici... (au cas où vous ne l'auriez pas lu)
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-royaume-dans-la-brume

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Flozu · il y a
Chère Alizée, j'aime cette plongée immédiate dans la brume qui nous place dans ces univers parallèles d'espaces-temps différents où le réel et le virtuel se rencontrent et s'affrontent. On est toujours relié à la brume par cette indécision des perceptions et des significations, un doute qui nous relie fortement au personnage et nous fait partager ses sentiments. La note d'espoir finale clôture le récit et l'ouvre et le prolonge à la fois ... J'aime !
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Yann Olivier · il y a
J'aime. Je vote. 5 voix.
Je suis aussi en compétition ; http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/ainsi-soit-il-2

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