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Camille m'a demandé

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Claire Le Coz

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Camille m’a demandé dessine-moi la vie.

Nous étions dans le jardin parfumé lavande et romarin, avec au-dessus de nous le soleil joli de juin. Nous ne faisions rien, rien ou presque, car nous ressentions tout, et que ressentir c’est déjà quelque chose. L’été s’évanouissait dans cette délicieuse série d’instants qui vont partout et nulle part à la fois. Je n’avais pas envie de bouger ni d’interrompre cet état de paresse béate. Je rêvassais étendu tout du long sur le transat en bois, immobile comme un lézard sur sa pierre qui dore. Je n’avais besoin de rien, ou alors de peu, de presque pas, juste d’une cigarette sur le bord des lèvres pour envoler quelques nuages, et d’une page à tourner de temps à autre pour alimenter le songe, et puis surtout de Camille juste là, et autour de nous le jardin, et au-dessus de nous le soleil joli de juin.

Mais Camille a demandé, avec la voix haute et de l’urgence dans ses traits. Camille a demandé, les mains sur les hanches l’air bien décidé.

On ne peut pas refuser à Camille.

Je l’avoue, j’ai pensé tout d’abord et en premier, à dessiner les seins jolis de Camille qui dansaient d’un rosier à l’autre, tandis qu’elle leur prodiguait quelques soins et leur soufflait de petits mots tout petits tout doux en douce, mais de cela chut ! Taisons tout et faisons comme si je n’en savais rien.

Camille... je la rêvais ou la regardais, qui sait la différence ? Légèrement belle et belle légèrement, blancheur baignée de soleil dans une de ses robes frêles qui appartient au songe des choses.

J’ai pensé à dessiner les seins de Camille, car ils sont toute ma vie, mais il m’aurait fallu réfléchir encore à tout ce qui compose celle-ci, à ce tout qui se détache, à tout ce qui me frôle, à ce qui transperce, cingle et caresse, à ce qui transporte, élève, nourrit, et encore à ce qui réveille, consume et à tout ce qui m’évanouit encore pour me rendre à moi et fait que je sens le sang qui boue et fluctue d’ici de là.

Camille m’a encore demandé : « Dessine-moi la vie. Je la punaiserai au mur du salon pour que jamais l’on ne l’oublie. Je la punaiserai la vie, juste ici, et nous la partagerons avec tous ceux qui de notre maison franchissent le seuil. »

Les seins de Camille au su et à la vue de tout le monde ? Ce dessin, hélas, n’était pas le bon. Ce dessin qu'il fallait que j’oublie racontait plutôt les choses du vivant que l’on tient secrètes en soi. Ce dessin ne concernait que moi et il me semble que d’une part Camille savait déjà tout cela et que d’autre part elle me demandait une autre vérité. Une vérité qui soit sienne autant que mienne et qui puisse être saisie par d’autres encore et peut-être parler à nous tous à la fois.

J’ai pensé à dessiner la mer. Car la mer est source, et de cette source tous nous sommes enfants. La mer, car l’on peut se nicher dans ses creux et ses plis, comme s'y nichent le grand calme et tous les tourments. La mer, car j’avais envie de bleu et bleu est la couleur du vivant, et que dans ses bleus se cachent le gris anthracite et le vert d’algue, le saumon rouge du corail, le doré croquant du sable, et que tout ceci est couleur et mouvement comme l’est la vie. Mais au moment où mon crayon frôlait le grain du papier, mes yeux ont croisé les bras du grand saule qui balayaient le sol, et je me suis dit que l’arbre lui aussi était la vie. Du plus petit de ses racines engoncées dans la terre fertile au plus grand de ses épis feuillus qui balancent au vent, et même jusqu’au plus haut de ces cimes occupées à tutoyer le bleu immense.

J’ai pensé à dessiner le ciel. Car du ciel il tombe des gouttes qui deviennent sources, des sources qui deviennent mers, et des mers qui s’évaporent encore et redeviennent gouttes et qui goutte à goutte abreuvent le saule.

J’ai pensé à dessiner ma mère, car c’est elle qui m’a donné la vie et quoi de meilleur symbole ? J’y ai pensé fort et plus fort encore, mais il faut croire que ce n’était pas assez de penser et le crayon, lui, est incapable de mémoire.

J’en étais fatigué de penser, sur le point de renoncer, si fatigué que j’en ai lâché mon crayon de papier. La mine s’est écrasée sur le sol dallé de la terrasse, dessinant un point de chute et un grand fracas de petits éclats éparpillés.

J’ai pris un autre crayon et sur le centre de la feuille j’ai dessiné un point unique puis j’ai laissé l’espace d’un cercle blanc autour du point unique, et sur tous les bords des quatre côtés des tas et des tas jusqu’à faire des centaines de petits points parsemés, des points à la fois unique, riens identiques et infinis tout.

J’ai donné la feuille à Camille, et je lui ai dit  : « Voilà je t’ai dessiné la vie. Je t’ai dessiné ce qui est et ce qui peut être, et toutes ses possibilités. Car c’est ainsi qu’est la vie, elle est, sera et peut-être encore plus à la fois. »

Camille a souri en punaisant le dessin au mur.

Camille m’a montré ensuite un petit point sur son ventre, à l’endroit exact de son nombril et quand j’y ai posé la main dessus la vie m’a donné un coup.

PRIX

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Maryse · il y a
Magnifique ! Je ne trouve pas d'autres mots...
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Patrick Peronne · il y a
Un style où la longueur des phrases, le choix des mots et leurs sonorités traduisent fidèlement l'esprit du texte... le lieu (jardin), la saison (l'été) et la relation entre les personnages (douceur, langueur, tendresse, amour). La chute, réussie, est conforme à l'ensemble de ce très bon ttc.Mon vote
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Virgo34 · il y a
C'est poétique et à la limite du fantastique... Un conte inspiré du petit Prince, mon ouvrage préféré.
Je suis en finale avec un sonnet que je vous invite à aller découvrir, dans le Prix de la St Valentin.
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/au-bout-de-la-nuit-1

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Geny Montel · il y a
Oh quelle jolie chute inattendue !
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Moniroje · il y a
Houlala!!! c'est beau comme les seins de Camille!
C'est beau à me rendre jaloux d'Hel !

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Claire Le Coz · il y a
Vous connaissez Camille ? ;)
Merci.

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Corinei · il y a
waouhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhh donnez moi votre avis devant autant de talent, je m'aplatis http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/sam-2
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Gil · il y a
Ça commence comme le Petit Prince avec un transat à la place de l'avion en panne, une femme-enfant (une femme avec un enfant dedans, ai-je cru comprendre à la fin) et la Vie à dessiner, ce qui est moins facile à faire qu'un mouton... Mais vous vous en sortez très bien : j'ai beaucoup aimé l'atmosphère de langueur de cette sieste où "ne rien faire c'est ressentir et ressentir c'est déjà quelque chose", les jolis mots que vous laissez sur la mer, dans le ciel...jusqu'à la vie au bout du doigt qui touche le nombril.
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Claire Le Coz · il y a
C'est sans doute parce que j'aime beaucoup les transats ;) Merci pour cette lecture.
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Zurglub · il y a
Hel, il faut vite vite vite aller voir un éditeur (si ça n'est pas déjà fait) ! Faut pas rester comme ça !
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Corinei · il y a
tout a fait ce talent doit se dévoiler en librairie
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Claire Le Coz · il y a
Non je n'ai jamais osé encore :)
Il faut avoir quelque chose de conséquent à proposer, je me dis, et puis ça reste aléatoire de nos jours, j'ai l'impression, sans contact, dans le jeu des représentations. Je ne sais pas. Et est-ce que je peux y prétendre...mystère, mystère
En tout cas j'ai pour résolution pour cette année de terminer un de mes longs écrits, déjà ce sera bien, après on verra, et vos mots, et parce que je ressens leur élan sincère qui fait du bien, sont encourageants pour mener cette tâche à bien.
Merci d'être passé par ici.

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Bertrand · il y a
un texte limpide
et doux
sur la vie
qui
s’annonce
comme une évidence^^+5

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Brennou · il y a
"Le coup de la vie", ce n'est pas une chute, c'est une envolée !
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