3
min

Ça s'est passé un dimanche

Image de Pénélope

Pénélope

85 lectures

81

Louise buvait son café dans la cuisine en regardant les premiers rayons de soleil filtrer à travers les vitres. Elle aimait ce moment simple et tranquille. Une page blanche. La nuit avait fait de son mieux pour effacer tous les ratés et faux pas de la veille. Une nouvelle journée se présentait, toute fraîche, avec un mince filet d’espoir. C’est alors qu’il apparut dans l’embrasure de la porte. Sombre et muet. Et elle a su.

Elle a su tout de suite qu’il était de mauvaise humeur et qu’il ne faudrait pas broncher. Elle tenta un timide « bonjour » auquel elle n’attendait déjà aucune réponse. Il se détourna, maussade. Elle sentit la violence contenue. Alors commença la grande remise en question, l’éternel sentiment de culpabilité. Qu’avait-elle dit ? Qu’avait-elle fait ? Ou pas fait ? Ou pas bien fait ? A quel moment aurait-elle dû être plus perspicace pour comprendre ce qu’elle avait fait de travers ? C’était parti pour la journée ou peut-être plus longtemps. Ce serait à nouveau quelques jours de mauvaise humeur avec lesquelles elle devrait vivre, ou plutôt survivre.

Mais comme si une bouffée d’air frais venait d’entrer, elle se souvint que c’était le jour de la chorale. Elle avait donc un prétexte pour échapper à cette ambiance oppressante et incompréhensible. Pendant les heures qui suivirent, elle n’osa lui adresser la parole. Surtout pas de questions. Cela l’agacerait. Avant de sortir, une vague d’inquiétude la submergea. Et s’il était malade ? S’il avait besoin d’aide ? Elle partit le cœur lourd en attendant avec impatience les exercices de vocalise pour s’ouvrir les poumons, débloquer le nœud dans la gorge, souffler, se détendre un peu. Dans cet espace de musique, elle oubliait momentanément son angoisse permanente. Quelques larmes salvatrices lui montaient aux yeux quand les airs devenaient mélancoliques ou sentimentaux.

Pendant la pause, les idées coupables l’accablèrent de nouveau. Avait-elle oublié d’acheter du café ? Avait-elle déplacé sa brosse à dent par inadvertance ? Avait-elle fait trop de bruit en rangeant les casseroles ? Autant de choses qui l’agaçaient au plus haut point et dont elle s’était plus d’une fois rendue responsable. Dès la reprise, elle balaya toutes ces idées et essaya de se rassurer en se disant qu’il avait probablement mal dormi ou que le vin de la veille avait mal passé. Elle inspira profondément et se mit à chanter à pleine voix.

Après la répétition, elle se sentit beaucoup plus légère. Elle rentra avec sa meilleure amie qui avait toujours des aventures incroyables à lui raconter. Louise les vivaient par procuration. Il lui arrivait de penser que son amie Josie était un peu légère – pour son âge – mais est-ce que ça ne valait pas mieux que la lourde atmosphère qui régnait sur son couple à intervalles de plus en plus réguliers. Que c’était-il passé ? Comment Georges avait-il pu tant changer ? C’est sûr, quand elle se regardait dans un miroir, elle comprenait qu’elle avait perdu de son attrait mais Josie qui avait picolé et bu toute sa vie était bien plus marquée et elle multipliait les conquêtes.

Le soleil était encore haut et la douceur de l’air les invitait à flâner davantage. Elles passèrent par les Bords de Marne. Des enfants pédalaient à fond sur leurs petits vélos, des familles pique-niquaient, des bandes de jeunes jouaient au ballon, des couples se tenaient tendrement par la main ou s’enlaçaient, les chiens gambadaient joyeusement au milieu de tout cela. C’était vrai que depuis que les garçons avaient quitté la maison, l’ambiance n’était plus la même. Georges aimait tant passer du temps avec ses fils : aller aux matchs de rugby, jouer de la guitare ou même les houspiller un peu en raison de leurs mauvais résultats en maths. Leur tête à tête devenu permanent ne pouvait pas être une lune de miel éternelle !

Puis vint le moment de rentrer chez elle - ou plutôt chez lui - car, les jours de mauvaise humeur, elle le sentait régner sur les lieux en maître tout puissant. Même dans une autre pièce, elle sentait sa hargne. Et si elle ne rentrait pas ? Si elle s’en allait prendre l’air à jamais ? L’idée la fit frémir. Il s’inquièterait, le pauvre ! Il ne méritait pas cela. Il n’avait jamais levé la main sur elle. Qu’avait-elle vraiment à lui reprocher ? Et où irait-elle ? Elle prit congé de son amie qui ne soupçonnait pas son désarroi intérieur. Louise savait écouter, disait-on. C’est surtout que Louise parlait peu et ne se livrait pas.

Quand elle poussa la porte, elle vit une pile de feuilles sur la table. Elle se dit qu’il s’était mis à écrire le livre dont il lui avait parlé plusieurs fois. Sa vie avait été passionnante, pourquoi il ne la raconterait pas ? Elle l’avait chaque fois encouragé, pensant que plus il attendrait, moins sa vie lui semblerait digne d’être racontée. Elle s’approcha de la fenêtre restée ouverte pour emplir ses poumons d’air frais et d’espoir avant la nuit. Un grand coup de vent fit voleter les feuilles qui vinrent s’éparpiller à ses pieds. Elle en ramassa une et lut en caractères de plus en plus grands :
JE LA HAIS
JE TE HAIS
JE ME HAIS
Elle se retourna, vit son regard de chien battu et se jeta dans ses bras.

PRIX

Image de 1ère édition

Thème

Image de Très très court
81

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Cyrille Conte
Cyrille Conte · il y a
Bravo pour ce texte bien écrit et à l’atmosphère inquiétante. La fin nous laisse redouter le pire. Heureusement l'écriture est au rendez-vous et sauvera, je n'en doute pas, ce couple.
Je vous propose une sortie sur les quais du Rhône : https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/un-sale-petit-bruit-de-mort-1
Encore bravo Pénélope, bonne continuation.

Image de Sally hanari
Sally hanari · il y a
On sent le drame arrivé jusqu'à la fin où l'écriture est une délivrance +3 voix
Image de Madoe EL
Madoe EL · il y a
Bravo! la tension au sein du couple est tellement bien décrite qu'on la "vit" en vous lisant...
Image de Pénélope
Pénélope · il y a
Pas besoin d'aller chez Roberte. Une mauvaise ambiance dans un foyer peut aussi donner un sentiment d'étouffement insupportable.
Image de Hermann Sboniek
Hermann Sboniek · il y a
Bonjour Pénélope
Une chute un peu comme dans "Shinning" de Kubrik d'après le roman de S.King.
Bravo pour ce texte court et inquiétant.
Je vous propose "Une journée ordinaire" ( un de mes vieux textes qui rejoint le votre ) un peu sur le même thème, c'est en libre et hors concours.
Merci.

Image de Pénélope
Pénélope · il y a
Oui, incroyable similitude dans le ressenti imaginé de nos personnages de femmes victimes!
Image de Joëlle Brethes
Joëlle Brethes · il y a
J'espère que ce revirement n'est pas provisoire et qu'en racontant sa vie, Georges "raccommodera" la sienne et rendra l'atmosphère de son couple plus respirable :)
Image de Pénélope
Pénélope · il y a
Tout dépend de moi, bien sûr.
Image de Fleur A.
Fleur A. · il y a
Les non dits si bien decrit
Si vous en avez envie venez voyager en Amérique sur ma page

Image de Regine Debreuque
Regine Debreuque · il y a
Texte très bien mené ,on craint la fin!
Image de Pénélope
Pénélope · il y a
L'histoire se termine tout de même sur une fenêtre ouverte et de l'espoir mais j'ai eu une autre fin en tête beaucoup plus explosive. Merci pour votre lecture.
Image de jusyfa *** Julien
jusyfa *** Julien · il y a
Une histoire forte, bien écrite, ***** merci pour votre passage discret sur ma page, prenez soin de vous Pénélope.
Julien

Image de Anne Pampouille
Anne Pampouille · il y a
J'ai beaucoup aimé l'histoire et le style : des phrases courtes et toujours très justes. Il n'y a rien de trop et c'est très efficace.
Image de Pénélope
Pénélope · il y a
Je suis heureuse de voir qu'un homme puisse comprendre les souffrances intérieures de mon personnage féminin.