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C'te foutu cafard

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Virgiss

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C’est quand j’ai fini de lacer mes chaussures que les larmes sont tombées. Elles ont roulé le long du nez. J’ai reniflé en grognant pour essayer de chasser c’te foutu cafard. Depuis quelques jours, j’avais réussi à le tenir à distance. Mais l’enfoiré a profité de ma faiblesse du matin pour noircir les souvenirs.
Je suis descendu le cœur lourd comme un troupeau de vaches prêtes à vêler. J’ai traversé la réserve sans allumer la lumière. Pas de risque que je me prenne les pieds dans les cartons ou les casiers à bouteilles. Parce que les cartons ou les casiers, y’en avait plus bésef. Par la vitrine, j’ai vu le jour qui se levait. Un jour qu’était arrivé trop vite, un jour qu’on aurait voulu rayer du calendrier, un jour de rien, ou de trop. J’ai tourné le verrou et j’ai ouvert la porte pour prendre un peu d’air parce qu’au fond de la gorge, j’avais c’te foutu cafard coincé en travers. Le Georges est passé à vélo en levant une main : garde moi un pain qu’il a crié. Et puis les cloches ont sonné. Sept coups bien tapés. C’est l’heure que j’ai pensé. Comme un réflexe, comme un vieux chien à l’heure de la soupe.
J’ai refermé la porte, doucement pour pas faire tinter la clochette. J’avais la tête en fouillis et les yeux embués. J’ai fait le tour de la boutique à petits pas, plusieurs fois. C’est ton dernier jour, qu’il a soufflé c’te foutu cafard. Ton dernier jour dans la baraque ! Tais toi que j’ai hurlé en tapant fort sur le comptoir. Sous le coup, la caisse s’est ouverte toute seule et les étagères m’ont regardé d’un sale œil. C’te foutu cafard s’est roulé dans un coin et l’a bouclé. Alors c’est toute une vie qui m’a sauté à la figure. Ma première cliente Madame Rollot. Son rire comme une musique et sa manie d’acheter les yaourts un par un pour pas s’encombrer. Abel, le boiteux, qui s’asseyait près du comptoir pour lire le journal. La petite Simone qui surveillait la caisse les jours de soif quand on avait encore un bistrot pour trinquer. Les marmots qui comptaient leurs pièces devant les bonbons et la guimauve qui colle aux doigts. Henri et sa carriole, toujours là le premier du mois pour faire le plein de pâtes et de petits pois en conserve... Le bistrot a fermé presqu’en même temps que l’école. Alors on a sorti les tables et les bouteilles pour les dimanches de beau temps. La belle Angélique faisait le service et ramassait les sous. J’avais le béguin. J’l’ai jamais dit. Et puis elle est partie. Comme les autres. Parce que les mains dans la terre, c’est plus un métier. Parce que la campagne c’est beau mais c’est loin de la vraie vie où y’a les cinémas, les galeries marchandes et les cabines de bronzage pour avoir bonne mine toute l’année.
Ce soir ce sera mon dernier tour de clé. Les étagères vont s’empoussiérer et les conserves se périmer. Mais je sais bien que les murs continueront de murmurer. Et c’te foutu cafard pourra bien la ramener.
Y fera jamais taire les voix du passé.

PRIX

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Thomas d'Arcadie · il y a
J'adore !
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Guilhaine Chambon · il y a
C'est avec un grand bonheur que j'ai découvert votre œuvre. J'ai voté.
Je vous invite à découvrir Au fait qui est en finale . Belle journée

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Yoann Bruyères · il y a
Beau style, une scène de vie vraiment bien décrite :)
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Rtt · il y a
Foutu cafard, foutue campagne et foutue vie sauf quand on vous lit
Bravo

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Louise Suszek · il y a
une écriture directe, "crue", touchante !
si le coeur vous en dit : http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/il-etait-une-femme-sur-un-banc-en-plastique-jaune

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Francine Lambert · il y a
Un moment de vie comme beaucoup ont pu en connaitre : le dépeuplement d'un village au profit de la ville. Le regard de l'épicier ajoute ici une intensité dramatique très intéressante et nous plonge au coeur de cette boutique marquée à jamais par ses souvernirs. Très réussi, mon vote !
Et je vous invite à découvrir mon petit dernier " Imparfait" . . . à bientôt !

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Papillon · il y a
Ce texte raconte la vie qui respire l'âme du vrai contact humain!
Il remet l'humain dans ce monde non aseptisé ...pas triste le moins du monde mélancolique certainement. Le passé ne doit jamais se taire mais nous accompagner sans provoquer en nous des regrets ou toutes formes de tristesse. Je crois qu'il doit nous conforter à être meilleur que nous avions été et ne doit en rien nous confiner dans un cafard . Même si ce passage semble toujours faire transition avec certains moments de la vie ...Il faut surmonter toujours et toujours ce moment d'effondrement pour avancer avec notre passé en compagnon et non en ennemi.
Super texte
;-)

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Lilijac Leonetti · il y a
j'aime infiniment et je vote
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Virgiss · il y a
Et je vous en remercie infiniment !
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Michel Dréan · il y a
Le cafard, cet insecte blafard qui file le bourdon !
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Virgiss · il y a
ah ah ah ! Excellent ! Merci :-)
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Flip · il y a
mais au fait... Quel est ce grand prix de printemps? Comment y participer?
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Virgiss · il y a
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Flip · il y a
Merci mille fois ! Big bisou... comme disait Dolto, le fils.
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