« C’était mieux avant ! »

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Il était une fois une petite fille rêveuse qui voulait faire partager ses rêves  [+]

Léon a reçu l’invitation de Nicole, la nouvelle vieille du deuxième. Quelle drôle d’idée de vouloir pendre la crémaillère dans un endroit pareil ! Léon a bien reçu l’invitation, mais il n’en a rien à faire de sa « surprise-partie ». Lui le macho grincheux n’a aucune envie de fréquenter cette vieille rombière, ni aucune autre d’ailleurs. Depuis qu’il a emménagé dans cette résidence, juste après la mort de Janine, il reste le plus souvent confiné dans sa tanière comme un ours grabataire et mal léché. Au diable les recommandations ministérielles ! Ce ne sont pas quelques pas de plus à l’extérieur qui le libèreront de ses rhumatismes. Et puis à quoi bon. Il sait qu’on ne peut pas remonter le temps. C’était pourtant bien avant ! Il y a deux ans, il partageait encore son quotidien avec Janine. Elle, sourde comme un pot et lui, laid comme un pou. Un couple qui paraissait mal assorti, mais qui s’aimait tant. Janine n’y voyais plus très clair à la fin, mais elle lui murmurait chaque jour à l’oreille : « Tu n’es pas laid mon Léon, tu as une beauté intérieur et c’est celle du cœur. Tu es pétillant comme l’eau d’un torrent. Tu es mon Léo, mon lion et c’est pour cela que je t’aime. » Léon dégustait toujours avec le même plaisir ces mots désuets murmurés par le seul et unique amour de sa vie. Mais il savait bien que son crâne dégarni, poli comme un vieux parquet ciré, les sillons profonds marquant son visage buriné de baroudeur et ses 82 ans n’avaient rien arrangé. Il n’avait plus rien de séduisant.

C’était si bien avant, quand ils étaient encore dans leur bel appartement, quand Janine lui préparait de succulents petits plats. Rien à voir avec cette daube qu’ils servent à la cantine. Quand le chagrin est trop lourd à porter, il se rassure. Il se dit que Janine a réchappé des ténèbres et suivi le soleil pour le paradis... c’est un jeu d’enfant... quand on y croit. A propos d’enfants, d’ailleurs, il ne les voit plus souvent. Leurs deux filles, Sabine et Caroline ont épousé de parfaits imbéciles. Elles méritaient quand même mieux que ces donneurs de leçons sans cervelle qui veulent toujours avoir le dernier mot. Leur seule réussite, ce sont leurs gamins. Ah, les petits enfants ! Quel bonheur ! Une joie que, Malheureusement, son cadet Antoine ne connaitra sans doute jamais. Il est gay ! Bien sûr, Léon n’en a aucune preuve. Mais un homme toujours célibataire à 55 ans et qui n’a pas fait son service militaire est forcément gay. Léon le sait : Il y a des choses qui ne trompent pas !

De toute façon, les enfants sont ingrats. Les siens ont choisi de le cloitrer dans cette maison de retraite après la mort de Janine. Ils disaient qu’il n’était plus capable de s’occuper de lui tout seul. Ils disaient qu’il serait bien, entouré d’autres personnes de son âge. Ils disaient qu’ils viendraient le voir. Tu parles ! Léon sait bien que lorsque les enfants sont grands, ils oublient tous les sacrifices que l’on a faits pour eux. Il sait bien que chaque jour un peu plus... ils l’oublient lui. Où sont passés, les « on viendra », les « on te le promet » ! Hein Léon ? Les « on » sont plus faciles à dire que les « nous » ? « On » est un con... Alors que « nous »... nous sommes incapables de te mentir !

La « boom des vieux » organisée par « la nouvelle » a déjà dû commencer. Léon allume un moment la télévision, il aura oublié l’heure de la fête. Les images défilent, plus violentes les unes que les autres. Là aussi, tout n’est qu’impostures, meurtres, frissons... le monde est dans la tourmente. C’est désespérant. Même le vieux militaire qu’il a été autrefois ne comprend plus rien à ce monde. Alors il appuie sur « off ». C’était tellement mieux avant. Avant, il se disait qu’il avait le temps. Avant, il aurait pu faire tant de choses. Aujourd’hui il a tant de regrets, tant de remords aussi. Malheureusement, il sait aussi que les uns comme les autres sont des boulets qui empêchent d’avancer. Si seulement il pouvait s’en débarrasser. Il n’est peut-être pas trop tard !

Léon reprend courage. Il enfile une veste par-dessus sa chemise décatie et s’approche de la porte close. Il hésite. Sa main tremble une fraction de secondes sur la poignée. Puis il se lance finalement à l’assaut du couloir obscur. Ses charentaises crissent sur le lino. Mais il s’accroche. Un garde-corps et une main courante bienveillants lui viennent en aide. Le couloir n’est qu’un désert de plus à traverser. Les escaliers ne sont rien qu’une cime de plus à gravir. Mais la route qui le mène au deuxième étage lui parait infiniment longue. Les pavés de la mémoire semblent avoir avalés le monde. Tout est silence... jusqu’à ce qu’un passage s’ouvre enfin sur l’appartement de Nicole. Une bouffée de conversations enjouées et de musique s’échappent de l’entrée. Dans ce courant de vie qui inonde subitement le couloir, Léon croit voir virevolter un instant les pois bleus de la magnifique robe que porte la nouvelle résidente. Leurs yeux se croisent. Ceux de Nicole sont si clairs. Elle parait si jeune. Son sourire éclabousse le vieil ours alors qu’elle s’écarte pour le laisser entrer. « Vous êtes le bienvenue ! ». Timidement, Léon salut son hôte en se laissant engloutir par le flot humain. C’était mieux avant. Juste avant... qu’il se dise que cela pourrait être aussi bien... demain.
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