Bzz

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« Un jour, je serai comédienne ! » pensait pour elle-même Bzzi la mouche. Elle se disait que si elle parvenait à imiter à la perfection une guêpe, les humains cesseraient de vouloir lui flanquer de gros coups de torchon.
Collée à une vitre, elle passait ses journées à observer les guêpes. Le soir, elle s’entraînait secrètement. « Bzz !» « Bzzz ! » « Bzzzz ! ». Elle s’étrachéaïsait à s’en décoller les stigmates, elle battait des ailes frénétiquement, et rien n’y faisait. Un long et monotone « bzz » chatouillait le silence de la nuit, un interminable « bzz »... de mouche.
Un autre jour, au magasin de farces et attrapes, entre les coussins bzzzeurs et les abdomens sauteurs, elle trouva un costume de guêpe. Le vendredi suivant, elle sortit endimanchée dans son beau déguisement et présenta à ses conmouches une scène de Microcosmos, la scène la plus lacrimale de Johnny Guep.
« Bzzz ! » « Bzzz ! »
Il plut des pépins de tomates. Téléramouche publia un article assassin, « On aurait voulu se prendre une main en plastique au deuxième bzz ! ».
Claude Lemouche fut quand même attendri par la performance de cette petite actrice qui s’était donné tant de mal. Entre deux tics d’ailes, il s’approcha d’elle : « Tu sais, l’habit ne fait pas la guêpe ! Jouer la comédie, c’est montrer à tes semblables ce qu’ils sont et non pas ce qu’ils ne seront jamais ! »
« Pourquoi devrais-je imiter une mouche ? Je suis moi-même une mouche ! » rétorqua Bzzi, un peu irritée par le tic d’ailes du metteur en table.
« Parce que toutes les mouches se moquent bien d’être des mouches ! Ce qu’elles veulent, c’est être des guêpes, ou la reine des mouches... Pourquoi penses-tu que nous passons nos vies à décrire des trajets impossibles dans les salons, tantôt à gauche, tantôt à droite pour finalement tourner en rond ? Parce que nous sommes totalement désœuvrées face à notre propre condition de mouche ! »
« Mais je ne serai jamais une guêpe alors ! » pleurait les yeux fermés Bzii pour ne plus voir le tic d’ailes de Lemouche.
« Penses-tu qu’il soit plus facile de moucher un singe ou de singer une mouche ?... Si tu parviens à faire comprendre aux mouches leur triste sort, elles cesseront peut-être de tourner en rond et seront des proies bien moins faciles... Et plus besoin d’être une guêpe ! »
Bzii fut convaincue par la pertinence du propos et décida de créer un spectacle qui empêcherait les mouches de tourner en rond. Dès lors elle travailla jour et nuit à singer les mouches pour en montrer tout l’artifice. Elle les étudia dans le moindre détail, reproduisant les bzz de joie, les bzz de colère, et surtout en les amplifiant, car il est bien vrai que l’on ne voit que ce que l’on connaît, mais aussi que l’on ne regarde que ce qui nous surprend.
Elle finit par si bien comprendre les mouches qu’elle ressentit une sorte de compassion mêlée de solitude. Elle voyait bien que finalement elle se singeait elle-même, et que son être tout entier n’était peut-être que codes et artifices de mouche ! Si les mouches comprenaient leur condition grâce à son spectacle, cela mènerait-il à la révolution des mouches ou à un suicide collectif ?
Le jour-J, elle entra sur table dans son plus simple apparat.
« Bzz ! » « Bzz ! »
« Plus fort ! » battait l’auditoire !
Elle continuait à faire ses « bzz » mais en s’approchant de plus en plus des spectateurs, et avec ses « bzz » irritants à l’antenne, elle tourna autour de chacun, causant un énervement progressif et en fin de compte, insupportable pour tous. Ils faillirent en venir aux ailes, lorsqu’elle disparut dans sa loge-rideau.
Une vision irrésistiblement drôle parcourut alors l’assemblée. Une mouche déguisée en guêpe fit son apparition, fière et ridicule à la fois, haranguant le public, le menaçant, la disproportion entre cette mouche et le personnage proposé créant l’hilarité générale.
« On dirait toi ! » entendait-on par-ci par-là.
Le rire fit place aux larmes. Bzzi s’arrêta d’un coup net, quitta son costume, le posa, le regarda désolée, et commença à voler à gauche, sans but, et finalement décrivit des cercles. Que c’était pathétique de la voir tourner en rond !
Une wing-ovation remplit alors la salle de « bzz ». Mémoire de mouche, on n’avait jamais vu cela en deux mois !
Bzii, toute excitée et grisée par son succès, dessina dans l’air sa plus belle ligne droite, et sur le rebord de la fenêtre lança :
« Suivez-moi ! Cessons de tourner en rond ! Vive la liberté » et elle s’enfuit dans le jardin.
Toutes applaudirent des ailes pour cette fin en apothéose, espérant un biz qui n’arriva jamais.
Puis la fenêtre fut fermée. Bzzi, dans les jours qui lui restèrent, vola alors de salon en salon, avec son costume de guêpe, montrant aux mouches qu’elles tournaient en rond, sans jamais parvenir à les en empêcher.

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