Bus 141

il y a
3 min
20
lectures
1

Je ne me souviens pas de la vie avant toi.
Des l instant où je croisai ton regard lumineux et espiègle à l arrêt du bus 141, je cessai d évoluer dans ce monde gris et sombre qui était alors le mien. Plus de souvenirs, plus rien : Une naissance.

Tu le prenais jusqu'à la Défense, comme moi.
Tu prenais ton café tous les matins au Starbucks, comme moi. Au fur et à mesure des jours, tu m as saluée, souri... Tu me reconnaissais, quelle joie.

Les années défilaient, et chaque regard que je posais sur toi faisaient cesser les battements de mon coeur. Au moment de Noël, une année, tu m as souhaité de bonnes fêtes. J étais si heureuse! L année d après, je me souviens, au lendemain de la Saint Sylvestre, tu m as fait une bise pour me souhaiter une bonne année. Toutes les dames du bus devaient etre vertes de jalousie, pour sûr. Peu m importait, tu étais devenu le centre de mon univers. Je n existais que pour ces matins où je te croisais dans le 141.

Qui peut, apres des décennies, dire qu il s émerveille toujours en regardant l être qu il aime.
Au crépuscule de mon existence, je peux,moi, l affirmer. Chaque fois que je posai mes yeux sur toi, j avais le sentiment de toucher du doigt le Divin.

J ai pourtant essayé de trouver cela ailleurs en voyant des hommes via un site de rencontres pendant que tu continuais d exister de ton côté. Beaucoup. Car je refusais de me dire que tu étais le seul sur cette Terre à pouvoir m inspirer...ça. Car comment décrire l indescriptible, comment mettre des mots sur des émotions si fortes. Je voudrais pouvoir en inventer pour toi.

Un dimanche matin, au marché de Suresnes, je t ai croisé avec une femme blonde et l enfant que vous aviez a priori eu ensemble. Tu m as fait un signe discret de la tete en guise de salut. Et j ai réalisé deux choses alors: Il n y avait que toi. Il n y aurait jamais que toi. Exit les hommes des sites. Pourquoi avais je seulement tenté de me convaincre. J ai aussi compris que ce signe était un appel au secours : "Viens, viens m extirper de mon monde comme je t ai sortie du tien en ne faisant que croiser ton regard. Ce fut un déclencheur."
J ai su où tu habitais. J' avais attendu toute la journée qu un bus te dépose. Je t ai suivi. Quelle belle demeure tu avais! Tu n en restais pas moins humble et accessible. Quel homme décidément magnifique.

Etrangement, J ai dû te prendre de force. J ai pourtant vu LE signe, je savais ce qui était écrit pour nous.
Mais tu ne m as pas écouté, au fond de cette cave où je tai enfermé apres t avoir assommé un soir, à l'arrêt du 141. Je t ai tiré de toutes mes forces vers ma Panda pour t y transporter. Tu étais lourd mais j aurais tout surmonté pour toi. Hop dans le coffre et direction la cachette au deuxième sous-sol de mon immeuble.
Tu étais libre de m aimer, je les avais tous massacrés avant de venir te sauver de cette morne existence où tu végétais sans moi, pauvre amour. J ai poignardé ta femme quand elle a ouvert la porte de ta maison, j ai trouvé la chambre de la petite et l ai étouffée avec son ours en peluche.

Et toi, toi tu t es mis à pleurer sur leur mort? Alors qu enfin nous pouvions nous adorer à perpétuité?

Je ne t ai pas compris, ces jours que tu as passés à te faire dessus en sanglotant et en me suppliant de te laisser partir.
Pourquoi? Mais pourquoi jouer une telle comédie? Tes liens te faisaient mal, disais tu, mais dès que je les defaisais, tu voulais t en aller. Ta place était auprès de moi.
Meme apres toutes ces années, je ne comprends pas ce qui t a pris. Si tu avais juste pris le temps d y réfléchir rationnellement. Mais tu te dérobais à mes caresses. Tu ne voulais pas que je te touche. N importe quoi!
Je t aimais, je t ai donné une chance de m aimer en retour. Notre union pouvait être si parfaite, quintessence suprême de l Amour.
Mais je t ai trouvé inanimé un matin. Dans cette cave humide. Étouffé par ton propre vomi sous le sparadrap qui couvrait ta bouche. Tes beaux yeux bleus révulsés.
Vite appelons les secours. Vite mon amour, ô Dieu sauvez le, je l aime tellement.
Ils n ont pas compris non plus.
Cela fait quarante ans que je moisis en prison. Parce que personne n a jamais pris la mesure de ce que je ressentais, de ce que je ressens pour toi. Pas meme toi que j ai sorti de l enfer d un quotidien ennuyeux à mourir pour que tu connaisses l exaltation.
Vous n avez rien compris.
L Amour est éthéré, l Amour est rare. Je l ai connu. Il parait que je l ai tué. Alors que je voulais le faire vivre.
Quel horrible malentendu.

1
1

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,

Vous aimerez aussi !

Très très courts

Burn out

Lionel B.

Il a reçu un coup de fil, il a claqué la porte et est parti pour nous rejoindre. C’est ce qu’il nous a dit. Je ne suis pas certain que le mot « claqué » convienne car il me semble qu’il... [+]


Très très courts

Du beau bois lisse

Pierre Gravagna

C’est du beau bois, du beau bois lisse verni avec des poignées de cuivre. Même à quatre, il paraît lourd. Il nous écrase, nous fait transpirer. Devant moi les épaules larges du cousin.
Il... [+]