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Brume crépusculaire

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Asphalte, verre, béton. Eclat hagard de feux électriques. Reflets argentés miroitants dans les flaques.
Le ronronnement d'un tramway qui s'éloigne laisse place au soupir d'un bus dont la porte coulissante s'ouvre. Passage. Echange rapide entre intérieur et extérieur. Une grisaille.
La pluie crée comme un flou, les contours des objets, des personnes s'estompent, se fondent dans l'air humide. Peut-être la composition des molécules change-t-elle ? Peut-être le vide se fait-il... Il y aurait une combinaison possible de toutes les cellules d'un corps qui lui permettrait de passer au travers de la matière... Et de se dissoudre, alors, dans la brume et la bruine ?
Vania place un pied devant l'autre, dans ses baskets confortables qui prennent cependant lentement l'eau, leurs semelles en mousse devenant de plus en plus molles et élastiques. Il faut avancer, suivre le mouvement de la foule pressée de rentrer chez elle, d'aller boire un verre au pub ou peut-être d'aller faire un dernier tour dans les magasins avant l'heure de fermeture.
Les lumières de la ville scintillent d'autant plus violemment dans l'air froid. Un phénomène physique. Vania frémit mais ignore les signaux de sa chair. Le monde matériel est si étrange. Plus encore, cependant, c’est l’inadéquation, le désaccord de la tête et du corps qui l’étonne. Qu'aimerait-il être ? Un esprit, uniquement ? Ou répondre constamment aux besoins physiques de ce tissu de cellules et de l'organisme qu'il compose ? Un tout.
Approche holistique, approche analytique.
Les mains dans les poches du manteau, Vania avance, imperméable aux bruits des voitures, au murmure intense de la foule, mais pas aux gouttes qui se logent dans sa chevelure, se faufilent entre les mèches, glacées, mordantes. Elles aussi... Elles aussi peuvent être absorbées par les pores de la peau, s'intégrer à ce corps, en devenir part en s'y coulant insidieusement.
En remontant la rue, on atteint l’entrée du parc public que Vania traverse pour rentrer chez lui. Sortie de bureau ordinaire. Une foule sous la bruine hivernale. Le brouillard du crépuscule s'étire, s'étend, s'accroche à la grille du parc, aux cimes des arbres, aux manteaux et aux parapluies des passants. Il semble que la brume vespérale s'épaississe, se densifie, et bientôt, dans l'humide, Vania ne distingue plus que des silhouettes, des taches informes devant lui, autour de lui.
La sensation de froid et de mouillé s'intensifie. Les pieds s'enfoncent dans la structure mousseuse des chaussures, tout s'appesantit, ou au contraire s'allège, Vania ne sait pas.
Il se sent glisser dans l'air, dans le sol... Il regarde ses bras mais ne voit plus rien, pas même les tiges sombres de ses manches. Que lui arrive-t-il? Il a l'impression qu'il se met à se fondre dans la brume, que les cellules qui composent le tissu de son corps ont enfin découvert la formule du vide et qu'il se mêle à présent aux éléments environnants. Dans la brume crépusculaire, sa conscience s'effiloche comme de la vieille laine, ou peut-être qu'elle gagne une structure ouateuse de barbe à papa. Vania – est-il encore Vania? – perçoit des sons autour de lui. Craquement de branches, crissement de feuilles ou de brindilles, souffle de vent, ruissellement de gouttelettes sur racines et radicelles. Végétation du parc. Il boit, absorbe la pluie – mais non! Il n'y a plus de pores qui feraient le transfert, il n'y a plus ni dedans ni dehors...
Synthèse.
L'univers est un... Un? Oui, peut-être, un gigantesque tissu de cellules en expansion. Les molécules se rejoignent, se recomposent, et Vania le sait, sa conscience le vit, intensément, même s'il ignore comment, par quelle jointure ou vaisseau de cet organisme qu'il appelait lui, et qui n'est plus. Inspirer. Expirer. Absorber la lumière. Dégager de l'oxygène. Où commence un phénomène, où s'arrête un autre? Se fondre, se dissoudre, être...
Tout s'estompe dans un tissu brumeux... Conscience uniquement de l'être, d'être...Tout s'évanouit...
La brume se faufile dans tous les interstices, elle connait toutes les fissures, les replis de l'écorce des arbres, les jointures métalliques des grilles du parc, le froid des planches des bancs publics. Par elle, en elle, Vania – s'il est encore Vania – voit, sent, entend, touche la terre humide, les pavés, le gravier, la mousse sur les arbres, les fibres des parapluies, mais il est aussi cette plante dont les feuilles fragiles recueillent une gouttelette et il se sent glisser dans les canaux de la tige, et respirer, respirer.
Petite perle roulante qui choit dans la coque d'une feuille morte, s'effondre doucement sur le sol et s'unit à la terre, s'évanouit...

Ronronnement d'un tramway qui s'éloigne. Soupir de porte coulissante. Pas graves crissant sur le gravier. Moteurs en action.
La pluie se calme, les contours des objets, des personnes s'affinent. Peut-être chaque chose, chaque être, possède une identité et une existence propre, distincte des autres?
Les gouttes de pluie perlent, une à une. Les orteils bougent dans les baskets, glacés.
Les individus se frayent un chemin. Cohue du crépuscule, sortie de bureau ordinaire.
Un autobus passe.
Reflets argentés miroitants dans les flaques. Eclat hagard de feux électriques. Asphalte, verre, béton.

PRIX

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Richard Laurence · il y a
Encore un grand bravo pour ce texte !

Il y a, dans cette finale, des textes de moins bonne qualité, mais le système de votes est ce qu'il est et cela fait partie du jeu... Ce système est un bon système parce qu'il récompense les gens qui votent et font des commentaires sur les textes mais il a aussi un effet pervers : il ne reflète pas réellement les goûts du public.

Je vous invite donc à venir prolonger le plaisir en participant à la "sélection du public" du Festival Off, sur le forum : http://short-edition.com/fr/forum/la-fabrique/imaginarius-2017-le-festival-off

Que la fête continue et longue vie au prix Imaginarius !

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Richard Laurence · il y a
Un très beau texte !
Si vous souhaitez un commentaire précis et argumenté, n'hésitez pas à demander et, de même, ne vous gênez pas pour venir commenter, critiquer ou même détester ma "Frontière de brumes"...

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Sonia Warczincela · il y a
Merci beaucoup! Avec grand plaisir, si vous avez le temps et l'envie de faire un commentaire plus détaillé... je suis toujours à la recherche de possibilités d'améliorer mes textes... et je me réjouis de lire votre texte!
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Richard Laurence · il y a
Eh bien, j'aimerais pouvoir vous conseiller mais je ne vois à rien à améliorer dans ce texte. Vous avez une écriture très poétique, et très suggestive. Vous décrivez merveilleusement cette sensation de dissolution de soi dans le monde, dans les sensations, telle qu'on peut l'expérimenter dans la pratique de la méditation.

Ce que je voulais vous dire, en revanche, c'est que je trouve l'idée admirable car vous détournez ici le sens du mot "fantastique", qui fait traditionnellement référence à un genre où le surnaturel est présenté comme quelque chose de normal (du point de vue de la fiction) pour nous faire passer ce sublime message : le fantastique n'appartient pas exclusivement au monde de la fiction, c'est une réalité quotidienne pour ceux qui savent ressentir le monde et se fondre en lui. Un personnage qui se fait happer par la brume ou se métamorphose en une entité brumeuse surnaturelle, c'est un sujet qui a été maintes fois traité dans ce concours. Mais vous, vous ne décrivez rien de surnaturel : vous nous parlez d'une réalité sensible, d'une expérience que chacun peut faire quotidiennement pour peu qu'on soit réellement attentif à ses sensations. Et ça, c'est... tout simplement... GENIAL ! Bravo. Incontestablement le meilleur texte "fantastique" de ce concours ;)

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Pascal Depresle · il y a
Une brume servie par une belle écriture. Mes voix. Peut-être aimerez vous "L'héroïne" "Tata Marcelle" ou "Le Grandpé".
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Patricia Burny-Deleau · il y a
La brume qui englobe, absorbe et engloutit.
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El bathoul · il y a
Une belle lecture qui pose question sur ce qu'est l’état de conscience , merci pour cette beau conte.
Je vous invite à découvrir mes personnages dans "Annie" et "Ma poupée".

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Sonia Warczincela · il y a
Merci! Je me réjouis de découvrir votre univers
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Coraline Parmentier · il y a
Joli écrit , vous avez mes voix et mes sincères encouragements !
Si mon royaume embrumé vous intéresse pour continuer votre voyage, c'est par ici... (au cas où vous ne l'auriez pas lu)
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-royaume-dans-la-brume

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Sonia Warczincela · il y a
Merci beaucoup! Et bonne chance !
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Brennou · il y a
Où suis-je, où nage-je ? Quel est cet état où le cycle de l'eau partage celui des hommes ? Mes votes sont trempés mais je les donne... !
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Silvie · il y a
Très belle écriture. Elle m'évoque celle de Le Clézio. Félicitations.
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Sonia Warczincela · il y a
Alors là... je suis très flattée...
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Dominique Alzerat · il y a
J'aime ce mélange de science, de méditation et de quotidien liés par votre très jolie prose.
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Sonia Warczincela · il y a
Merci beaucoup! C'est l'effet que je recherchais... je suis très heureuse que ça vous ai plu!
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Leméditant · il y a
Votre texte est magnifique et très intéressant. J'ai aimé son côté poétique et philosophique. Un excellent moment de lecture. Toutes mes voix.
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Sonia Warczincela · il y a
Merci beaucoup! Votre commentaire me touche beaucoup!
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