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Brume animale

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Chakalnikov

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Grand-mère Éléna vit qu'un inconnu en costume sombre et chapeau melon raccompagnait son petit-fils Fyodor et se figea malgré que ce dernier lui fit un signe de la main pour la rassurer.

L’inspecteur au chapeau melon à qui Katia proposa de s’asseoir posa les questions d’usage.

Trois ans plus tôt, la famille avait fui la révolution russe et s’était installée à Paris dans le petit appartement que leur louait Igor Borodine qu’on venait de découvrir inerte dans son atelier.

Quant à Fyodor, qui écoutait silencieusement, il lui sembla revivre cette journée sombre où Katia, sa mère, l’avait arraché brutalement à ses jeux dans la grande maison de Saint-Pétersbourg en lui annonçant la mort de son père. Grand-père Piotr les avait rejoints à la gare avec un samovar rempli de l’argent et des bijoux de Katia ainsi qu’un chat famélique dont il avait eu pitié. Dans le compartiment, lorsque tous s’étaient installés et que le train en partance pour Paris s’était mis en mouvement, le chat regardait avec tant d’insistance la bouilloire en laiton sous la grosse main de grand-père que le jeune garçon décida de l’appeler « Samovar ».

L’inspecteur, qui buvait une tasse de thé russe, demanda :
— Et où votre fils a-t’il eu cette vilaine cicatrice ?

L’accident remontait à mai 1918. Fyodor venait de fêter ses six ans lorsque grand-père les emmena voir la gare d’Orsay, lui et Samovar. Après avoir parcouru les galeries et passerelles au-dessus des voies que surplombait une verrière, ils descendirent les escaliers et se retrouvèrent sur les quais, tout près des convois. En s’éloignant de grand-père, Fyodor se rapprocha d’un tas de bagages qui attendaient d’être chargés. Par la porte du wagon, tout en désignant la petite cage posée sur la malle en osier, un commis s’exclama :
— Tu te demandes où vont ces souris blanches, hein ? Elles s'en vont rejoindre un cirque. Mais pas pour faire des acrobaties, non, pour nourrir des serpents !
Et comme les souris se blottissaient les unes contre les autres, il ordonna :
— Pose ton chat à terre, il fait peur aux bestioles !
Puis il reprit à l’adresse d’un deuxième commis qui venait d’arriver :
— Viens m’aider à ranger, il y a encore tout ça à charger !
À peine Fyodor venait-il de le déposer sur le sol que son chat le fixa de manière étrange. Tandis que les secondes s’égrenaient et que sa tête se vidait de toute pensée, une douce chaleur se répandit dans sa poitrine et dans ses membres. Quand ne subsistât plus en lui qu’une brume animale, Fyodor se tourna vers la cage où les rongeurs s’agitaient.
Un cri déchirant jeta l’un des commis hors du wagon. Tandis que les mains de Fyodor agrippaient une souris qui lui mordait cruellement la lèvre inférieure, l'homme empoigna la petite bête, lui fit lâcher prise et la jeta à terre où le chat l’attrapa. Puis il transporta Fyodor, saignant et criant de douleur, dans le local d’infirmerie de la gare où un médecin, appelé sur les lieux, fit les soins qui s’imposaient. Chacun secoua la tête en signe de compassion et grand-père put éviter de dédommager les chemins de fer.

Deux années s’écoulèrent et, au printemps 1920, Fyodor dont la bouche s’ornait désormais d’une zébrure rouge sombre, atteignit ses huit ans. L’oncle Igor usa de son influence afin que Katia puisse travailler rapidement dans un petit cabinet comptable puis se mit à venir plus souvent à la maison. Il parlait fort et déplorait l’état « pitoyable » de la famille depuis que celle-ci avait fui la Sainte Russie. Il fallait un homme pour redonner un train de vie qui convienne à leur condition antérieure. Et tout en décrivant les affaires florissantes de son atelier d’imprimerie, il ne se gênait pas pour sous-entendre que l’homme de la situation, c’était lui.

L’été 1920 finit par succéder au printemps. Depuis quelques semaines déjà, Fyodor passait un dimanche après-midi sur deux à l’imprimerie pour « parfaire son éducation » selon les conseils de son oncle. Il n’avait pas appris grand-chose sauf, peut-être, à se méfier de l’encre. L’oncle s’absorbait dans ses dossiers, en signait certains, en classait d’autres, vérifiait à sa montre à gousset la durée de pause de ses ouvriers et disparaissait parfois du bureau pour rejoindre ses appartements situés au-dessus de l’atelier. Mais lorsque Fyodor devait rentrer chez lui, l’oncle prenait toujours quelques minutes pour lui parler et s’enquérir de la santé de sa famille. Parfois il glissait une allusion sur le fait que le mariage était pour certaines veuves une réelle opportunité de retrouver l’argent qui leur faisait défaut. Fyodor acquiesçait, sachant combien sa mère avait si peu d’affinités pour cet homme, puis repartait inévitablement avec un petit bouquet de fleurs ou quelques boîtes de sucreries. Avant chaque nouvelle visite à l’imprimerie, on lui demandait invariablement de remercier l’oncle Igor de ses cadeaux.
Ce manège dura trois mois. Trois mois durant lesquels l’oncle saisissait parfois l'occasion d'un petit clin d’œil pour lui demander ce que sa mère pouvait bien dire à son propos.
— Elle vous remercie, mon oncle.
— Rien d’autre ?

Vers la fin du mois d’août, Fyodor revint de l’imprimerie avec un pot à thé et l’annonce de la visite de l’oncle Igor pour le dimanche suivant.
Au cours de la semaine, grand-mère Éléna et grand-père Piotr décidèrent qu’il serait plus judicieux de partir en promenade ce jour-là.
— Tu seras plus tranquille pour lui dire que tu ne veux pas te marier avec lui et que tu ne peux plus continuer à accepter ses cadeaux, avait dit grand-mère avec douceur. C’est un homme censé, Katyousha, il comprendra, tu sais ?

Le dimanche en question, Katia envoya Fyodor jouer dehors en lui précisant de ne pas revenir dans le salon sans son accord. Fyodor obtempéra jusqu’au petit parc lorsque l'intuition que quelque chose d’important se tramait le poussa à rebrousser chemin. Comme seul le cliquetis des cuillères filtrait au travers de la lourde porte du salon, il rejoignit sa chambre et s’y enferma. Ce n’est que lorsque la porte d’entrée claqua violemment que Fyodor s’empressa de rejoindre sa mère, muette et les yeux rougis, rassemblant les morceaux d’une tasse brisée.

L’oncle Igor voulant augmenter le loyer dans des proportions inimaginables, Fyodor craignit qu’une fois de plus, sa famille fut obligée de fuir. Alors que la nuit tombait, perdu dans ses pensées, il contempla deux points lumineux qui le fixaient tandis qu’une brume chaude et lénifiante se répandait en lui.

Le chat avançait maintenant dans les rues faiblement éclairées. Arrivé à la grille du parc, quelque chose se fraya un chemin jusqu’à sa conscience, comme une bulle nauséabonde qui remonte lentement et crève à la surface.

Ce matin-là, Fyodor se réveilla tôt et sortit sans faire de bruit. Mû par un mauvais pressentiment, il dirigea ses pas vers l’imprimerie qui n’avait pas encore ouvert ses portes. Côté ruelle, en se penchant contre la vitre sale, il avait lentement suivi du regard l’escalier que prenait habituellement son oncle pour rejoindre l'atelier et sursauté à la vue d’une forme sombre qui gisait au bas des marches et du chat sagement assis auprès d’elle. Alertant les ouvriers qui commençaient à arriver, il avait supplié que l’on forçât les portes afin de porter secours à son oncle.

Après le départ de l’inspecteur, la vie reprit lentement son cours. Deux semaines plus tard, une lettre parvint à Katia dans laquelle l'oncle Igor remerciait Fyodor de l'avoir secouru. La cheville dans le plâtre et muni de béquilles, il partait en voyage avec une compatriote russe dont il avait fait la connaissance à l'hôpital.

Lorsque Samovar grimpa sur le petit bureau, Fyodor posa sa plume pour le caresser. N’avait-il pas souhaité quelque chose de terrible pour son oncle ? Cette brume chaude qui emplissait tout son être et les étranges visions qu’elle provoquait n’avaient-elles été qu’un rêve ?

Et tandis que Fyodor se grattait l'oreille, perdu dans ses pensées, le félin attrapa la plume entre ses pattes.

PRIX

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Richard Laurence · il y a
Encore un grand bravo pour ce texte !

Il y a, dans cette finale, des textes de moins bonne qualité, mais le système de votes est ce qu'il est et cela fait partie du jeu... Ce système est un bon système parce qu'il récompense les gens qui votent et font des commentaires sur les textes mais il a aussi un effet pervers : il ne reflète pas réellement les goûts du public.

Je vous invite donc à venir prolonger le plaisir en participant à la "sélection du public" du Festival Off, sur le forum : http://short-edition.com/fr/forum/la-fabrique/imaginarius-2017-le-festival-off

Que la fête continue et longue vie au prix Imaginarius !

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Yann Olivier · il y a
J'aime. Je vote. 5 voix.
Je suis aussi en compétition avec une brume brumeuse ... :
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/ainsi-soit-il-2

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Richard Laurence · il y a
Un très beau texte !
Si vous souhaitez un commentaire précis et argumenté, n'hésitez pas à demander et, de même, ne vous gênez pas pour venir commenter, critiquer ou même détester ma "Frontière de brumes"...
Tous mes vœux pour cette nouvelle année !

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Ludo Laplume · il y a
Le meilleur texte parmi mes nombreuses lectures du concours. J'ai tout apprécié, surtout cette ambiance du fantastique si prenante. Tous mes votes.
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Ludo Laplume · il y a
Auriez vous 3 minutes pour goûter à l'horreur de http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/ses-pieds-sont-si-legers?
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Serge · il y a
Tout un univers à découvrir... Mon vote.
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Patrick Peronne · il y a
Ayant vécu un an à Moscou et fait plusieurs séjours à St Pétersbourg, je ne me sens pas dépaysé dans votre univers. Un bon texte que je soutiens.
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Coraline Parmentier · il y a
Fascinante histoire, qui me permet de vous donner mon vote. Si vous voulez lire mon royaume embrumé, c'est par ici :
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-royaume-dans-la-brume

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Keith Simmonds · il y a
Une histoire bien écrite et pleine de mystére ! Mes votes ! Passez de bonnes Fêtes ! Mon récit, “Croisière”, est en lice pour le Prix 2017 Imaginarius. Une invitation à faire le voyage si vous ne craignez pas la brume épaisse en mer. Merci d’avance !
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/croisiere-2

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Pascal Depresle · il y a
Un partage surprenant entre ces deux êtres. Mes voix. Si le cœur vous en dit je vous invite à lire L'héroïne ou Tata Marcelle. Mon univers est votre.
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Une bien mystérieuse brume que ce chat et cet enfant partagent !
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