3
min
Image de Berndtdasbrot

Berndtdasbrot

1657 lectures

109

Qualifié

Depuis la nuit des temps, c’était ainsi. Bien avant même l’existence des clones et de Google. Un rite incontournable pour chaque homme. Un passage. Pas d’âge défini pour s’y mesurer ; juste être prêt. Prêt à affronter le brouillard moite et épais qui pénètre l’abîme de votre cortex. Rejoindre l’autre versant où attendrait, peut-être, un soleil qui perce de ses rayons le lac équanime.
Certains n’osaient l’affronter et se terraient dans les galeries souterraines, où la lumière ne peut vous mutiler. Derrière des fenêtres où défilaient des vies et des envies. Les vies d’avant, celles des autres, des chimères, des mensonges et des ténèbres. Ils pouvaient toucher du bout des doigts ces écrans magnétiques et impénétrables. Toucher du bout des doigts leurs rêves et les vivre par mimétisme.
Le froid paralysait ses mains et brûlait ses oreilles. Bernie n’osait plus ouvrir sa bouche pour respirer, le givre pénétrait au plus profond de sa gorge et gelait ses amygdales. Ses jambes continuaient d’avancer, mécaniquement. Bernie ne comprenait même pas quel moteur avait pu l’entraîner ici, dehors, à courir en plein hiver. Des peupliers squelettiques tremblaient de froid et retenaient d’un fil leurs branches de verre. Un chien galeux le suivit sur quelques mètres, avec l’espoir que cette silhouette instable daigne le regarder, et pourquoi pas le caresser. Bernie ne le vit pas. Depuis longtemps, ses yeux étaient clos. Depuis cinq ans, peut-être. Les pilules amères et colorées, et ce sentiment, comme une seconde peau, d’être un intrus dans sa propre enveloppe charnelle.
Personne dans ce chemin désert, et c’est mieux ainsi, pensa Bernie. Juste une voix, qui sifflait dans le vent et lui soufflait d’avancer. S’arrêter ici serait mourir. Le froid, la tristesse et la peur.
Plus Bernie courrait, plus la brume se dissipait. Des signes de vie, des signes de mort. Un vent frais fouettait sa face. Trois sensations caressaient la peau de Bernie.
Le rire de Lo qui renverse les ombres et cicatrise les blessures. Les siennes et celles des autres. Le visage picoré par les taches de rousseur.
La douceur, la caresse de Tina. Son souffle chaud et rassurant qui véhicule l’altruisme. La tendresse pour effacer les blessures. Les siennes et celles des autres.
Les allégories de Marie. Elfe aux yeux de velours qui diffuse dans les esprits des légendes et des mythes pour masquer les blessures. Les siennes et celles des autres.
Bernie accéléra. La sueur perlait sur son front, gouttait sur ses paupières, glissait dans ses pupilles et l’aveuglait.
Un coquelicot fendait d’un rouge écarlate la grisaille ambiante. Bernie se méfia. Comment la vie pourrait-elle réapparaître aussi simplement ? Il savait que ce ne pourrait pas être aussi simple. Sinon il l’aurait su avant. C’est ridicule.
Face à face dans leurs fauteuils, elle lui avait dit simplement :
— J’ai vu dans la noirceur des prisons, les hommes m’avouer leurs monstruosités. J’ai senti la honte et la douleur, le crime et le fiel.
Elle avait ouvert un petit carnet, un carnet d’écolier.
— Alors je vous écoute. Qui êtes-vous ?
Et il avait pensé qu’il ne pourrait pas répondre à cette question.
Les primevères de son père habillaient les talus. Sans les toucher, il se rappela le velours de leurs parures. En allié, un soleil timide tentait de percer la brume.
Bernie ralentit sa course et leva le visage vers le ciel pour sentir la chaleur du rayon solaire. Son corps était chaud à présent et il ne parvenait déjà plus à ressentir le froid qui l’avait habité.
Dans les champs, les tournesols pivotaient à son passage pour suivre sa course folle. Des papillons bigarrés claquaient des ailes pour imprimer un rythme et s’évanouissaient en feu d’artifice. Artifices. Ceux du monde qui le cernait. Artifice des mots, des gestes. Artifices qu’il tentait de fuir, et pour ce faire : traverser le brouillard.
Un virage sec, un tapis de feuilles moelleux et orangé. Ses pas ne résonnaient plus dans sa tête en martelant le sol. Une certaine légèreté l’habitait à présent.
Des champignons, polis et distingués, soulevèrent leurs chapeaux en guise de salut et d’encouragement. Plus sensuelles, les châtaignes entrouvrirent leurs bogues pour laisser apercevoir leur fruit. Les araignées recouvraient de barbapapa haies et talus.
Et le rire de Lo, et le souffle de Tina, et les mots de Marie.
Quelques cotons de flocon s’évadèrent des nues. Le brouillard cédait déjà. Ce n’était que ça ?
Pourquoi avoir tant attendu ? Pourquoi n’avoir pas osé ouvrir les yeux ? Pourquoi s’être tant de fois heurté au mur ? Pourquoi avoir cherché la fuite dans les mensonges ?
Mensonge. Les siens, moteur et gouvernail.
Mensonge du monde, dans les mots, les mains serrées et dans chaque geste. Traverser le brouillard pour abandonner ces mensonges derrière lui.
Une longue descente comme un tapis roulant. Bernie se laissa glisser. Plus besoin de mouvoir ses jambes. Le tapis l’emportait. Il avait à peine souffert, quelques bosses pour le retarder, une certaine attraction pour l’entraîner à faire demi-tour, les écrans lustrés pour le rappeler, comme un aimant. Des fleurs aux odeurs de guimauve, des écureuils aux yeux noisette. La tendresse d’un conte. Sentir l’odeur de la légèreté. Légèreté. Un trésor enfoui. Une richesse interdite dans les postures hiératiques exigées et incontournables.
Et le rire de Lo, et le souffle de Tina et les mots de Marie.
Il ferma les yeux. Se demanda si la ligne d’arrivée serait matérialisée. Un drapeau à damier ? Faudra-t-il continuer à courir ?
Un spectre vert se dessina dans le ciel, se lova dans le ciel noir. Un feu follet violet l’enlaça et dansa dans ses bras. Des fantômes qui glissaient et envoûtaient la voûte.
Il s’arrêta, essoufflé, les mains sur les genoux.
Des aurores boréales, des fées au zénith. Les voix, le souffle et le rire.
Il respira profondément. C’est là.



PRIX

Image de Hiver 2018
109

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Jeanne en B.
Jeanne en B. · il y a
Bon texte
·
Image de Aurélien Azam
Aurélien Azam · il y a
Une quête de soi, une belle recherche d'onirisme :)
·
Image de Olivier Le Gal
Olivier Le Gal · il y a
Beau texte, comme quoi il suffit parfois d'ouvrir les yeux ! venez me lire à votre tour si l'envie vous en viens.
http://short-edition.com/fr/auteur/olivier-le-gal

·
Image de Demens
Demens · il y a
Ca ne me rassure pas, j'ai horreur du brouillard. Mais danser avec un feu follet, ça me tente, alors... Un texte excellent qui méritait la finale. Un grand bravo !
·
Image de Ratiba Nasri
Ratiba Nasri · il y a
Un magnifique TTC à l'écriture maitrisée et empli de poésie, comme j'aime ! Merci pour le partage.
Une invitation à soutenir ma nouvelle 'Le tisseur de rêves' en finale du Grand Prix.
http://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/le-tisseur-de-reves-1 Merci.

·
Image de Damien Paisant
Damien Paisant · il y a
Mon poème "trésor" si le coeur vous en dit ;)
·
Image de Damien Paisant
Damien Paisant · il y a
Une très belle course poétique ! Bravo ;)
·
Image de Elena Hristova
Elena Hristova · il y a
une rude traversée qui mobilise tous les instincts de survie, mais les saveurs sont bien présentes, pour agrémenter le trajet. Puis la chute a l'air assez féerique. tous mes voix avec plaisir
·
Image de Berndtdasbrot
Berndtdasbrot · il y a
La féerie comme la poésie est partout, il s'agit juste de la voir.
Merci pour ce commentaire pertinent.
Berndt

·
Image de Pascal Depresle
Pascal Depresle · il y a
Ce monde est dingue, nous en sortirons par les mots. Mes voix. Aimerez vous Tropique ou L'invitation ? Si le cœur vous en dit mon univers est grand ouvert.
·
Image de Patmots MAUREY PATRICIA
Patmots MAUREY PATRICIA · il y a
Notre monde est fou, le vôtre à travers votre écriture est poétique, doux. Alors, faut il vraiment sortir du brouillard!!! J'aime beaucoup, Belle rencontre! Je vote. Si vous avez 2 mn je vous présente "Un jour". Dites moi ce que vous en pensez. Merci et au plaisir.http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/un-jour-35
·

Vous aimerez aussi !

Du même auteur

TRÈS TRÈS COURTS

Leilani sourit, mais ses lèvres ont disparu sous les froncements de ses rides. C’est dans ses yeux fripés que se dessine son plaisir. Ma question, mon étonnement, de la voir ainsi ...

Du même thème