BRIGITTE À BADEN ... Mais si, tu te souviens ?

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... Mais si, tu te souviens ?

Comme chaque année, le mois de juin était très difficile pour toi. Avec cette montagne des tâches obligatoires et incompressibles : les conseils de classes, les surveillances d’examens et les corrections qui s’ensuivent, les concertations de jurys, les réunions pour préparer l’année suivante... et bien sûr les résultats du bac avec le lot d’émotions que cela génère. Car tu les aimais, tes élèves. Cette année-là cependant, le fardeau était encore plus lourd que les années précédentes. Pour que tu me le dises, c’est que, vraiment, ce devait être très lourd.
- Je n’ai même pas la force de partir à Baden... - Et si c’est moi qui t’emmène ? Je conduis ta voiture. Je t’aide à t’installer. Je passe quelques jours avec toi. Ensuite je prends le train pour rentrer. Qu’en penses-tu ? Et comme ça je connaîtrai enfin ta maison et ton coin de Bretagne !
Quelle chance, je n’ai eu aucun mal à te convaincre ! Les quelques jours passés là-bas avec toi ont été délicieux. Tu m’as tout montré, même les Alignements de Carnac et la Thalasso de Quiberon, Vannes et Auray, et bien sûr ta crique préférée !
*
Je ne sais plus comment s’appelait ce petit port ensoleillé où nous nous sommes promenées avec ta chienne teckel. La foule du plein été n’était pas encore arrivée et le quai était calme en cette fin d’après-midi.
Brusquement des aboiements agressifs nous ont fait hurler de peur. Un énorme chien noir attaquait ta petite Elsa. Affolée elle sautait et tournait dans tous les sens enroulant sa laisse autour de nous. Tu étais paniquée, tu criais, j’avais très peur que tu ne tombes. Les deux chiens aboyaient, grognaient très méchamment et se mordaient. Tandis qu’un homme s’avançait, mollement, les mains dans les poches et grommelant ce qui étaient clairement des insultes à notre égard ! Il ne nous a même pas regardées. Zéro sourire. Tournant les talons il siffla son chien et ils s’éloignèrent fièrement. Ils avaient tous les deux la même démarche insolente.
Enfin débarrassées mais non moins furieuses, nous avons décidé de ramener Elsa dans la voiture pour vérifier qu’elle n’était pas blessée, et aussi pour la rassurer. Apercevant une terrasse de café, nous avons eu envie de nous asseoir au soleil. Nous avons repris nos bavardages avec un apéritif pour nous remettre de nos émotions et nous détendre avant de rentrer à la maison !
Le soleil descendait tout doucement derrière le port et le ciel se colorait, nous étions bien.

- Garçon, s’il vous plaît. On voudrait régler !
- c’est bon.
- Non, excusez-nous ! Nous voudrions payer, s’il vous plaît Monsieur !
Le garçon s’approcha de notre table. Tout en commençant à débarrasser nos verres sur son plateau, il se pencha et nous dit en confidence, mais avec un léger rictus :
-C’est fait, Mesdames, c’est réglé. C’est Yann, un copain... Là-bas, dans le fond de la salle.
Nous nous sommes retournées en même temps toutes les deux, dans la direction que nous indiquait le serveur d’un hochement de tête. Malgré le contre-jour et la pénombre du fond de la salle, nous l’avons bien reconnu : c’était lui, le maître du gros chien noir, ce type bourru en pull rayé et casquette de marin.
Nous nous sommes regardées. Nous ne nous sommes rien dit. Le malaise. Puis nous l’avons vivement remercié, intarissables, mais déjà il ne nous regardait plus ! Il nous a tout juste fait un signe de la main. A-t-il fait un sourire ? Peut-être, Je ne sais plus. Nous étions très émues, impressionnées, nous ne savions plus quoi dire, pas un mot.
Quatre ou cinq petits chaluts rentraient tardivement au port. Nous avons repris la voiture, la chienne dormait. Tu m’as montré la route qui fait le tour des rochers, juste au-dessus des criques couleur carte-postale. Les balises commençaient à s’allumer. Et nous ne nous parlions toujours pas ; nous n’avons d’ailleurs rien dit pendant les quelques kilomètres qu’il y avait encore jusque chez toi !

Cette humilité et cette délicatesse étaient belles. Si, il a dû faire un sourire.

-Mais si, tu te souviens ?
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