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Cedric Ledoux

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FINALISTE
Sélection Jury

Recommandé
Lancé à un prudent 130 km/h sur l’autoroute, Vincent luttait contre un début de somnolence quand l’idée lui vint soudain de braquer. Il lui suffirait de tourner de 90 petits degrés son volant. Il pensa à ce qui se produirait alors : entendrait-il le crissement des roues comme dans les films ? Sentirait-il son estomac remonter, ses intestins se nouer... ou au contraire se relâcher et leur contenu se répandre sous lui ? Aurait-il le temps de voir la barrière de sécurité avant l’impact ? Quoique... Peut-être que le véhicule se retournerait trop vite pour qu’il l’atteigne. Et dans ce cas, serait-il écrasé instantanément par l’enfoncement de l’habitacle ? Il se demanda si les airbags le protégeraient. S’il aurait le temps d’avoir mal.

Il secoua la tête, s’arrachant à sa rêverie. Ce n’était pas la première fois. Presque toujours, il se trouvait seul et sur l’autoroute. Pendant longtemps, il n’y avait pas prêté une attention particulière : après tout, il lui arrivait aussi d’avoir envie de sauter de son balcon au sixième étage. L’appel du vide. Ce devait être pareil.
Mais depuis peu, il n’en était plus si sûr. Peut-être parce que les « crises » se multipliaient et devenaient de plus en plus intenses. Certaines fois, il avait réellement eu la sensation d’être sur le point de se foutre en l’air...
Quelle idée. Il avait tout pour être heureux.
Il était né à la fin du XXème siècle dans un des pays les plus fortunés du monde, de parents qui avaient profité à fond des Trente Glorieuses, accessoirement dans la peau d’un homme hétérosexuel et blanc... Il n’avait connu ni la pauvreté, ni la discrimination. Coup de chance supplémentaire, il n’avait jamais souffert ni d’accident ni de problème de santé. Ses études s’étaient déroulées sans accroc et il occupait un job qui, quoique totalement inutile socialement, lui apportait un revenu suffisant pour mener la vie dont il aurait pu rêver – s’il avait jamais eu le temps de rêver de quelque chose un jour, si tout ne lui était pas tombé dans le bec assez naturellement.
Il possédait son propre appart, dans laquelle il habitait avec sa copine. Ou bien, devrait-il dire sa femme ? Ils n’étaient pas mariés, n’avaient pas d’enfants... mais après 8 ans de vie commune, il trouvait parfois curieux de lui donner du girlfriend. Il l’aimait, elle l’aimait, ils s’amusaient bien ensemble, ils s’autorisaient même quelques aventures extra-conjugales de temps à autre. Il n’était plus amoureux depuis longtemps, mais qui l’était encore passés 24 mois ?
Ses amis ? Des perles rares. Il les connaissait depuis son adolescence et les aimait autant que sa propre famille.
Ses passions ? Il avait écrit pendant quelques années et eu la chance d’être publié. OK, il n’était pas le nouveau Russel Banks, mais il s’estimait assez heureux comme ça...

Il sentit ses mains se crisper sur le volant : un nouvel accès en approche. Il respira profondément, s’efforça de penser à autre chose. Les bandes de l’autoroute défilaient à toute allure – il réalisa brusquement qu’il était monté à près de 160 et freina. Un peu trop brutalement. Jaillissement de phares dans son rétro, long coup de klaxon, un véhicule déboita à la dernière minute et le dépassa dans un rugissement. Le corps parcouru de tremblements, Vincent se rangea sur la file de droite et descendit à 110.
Il resta sonné de longues minutes.
Lorsqu’il eût reprit tous ses esprits, il vit qu’il lui restait un peu moins de 40 kilomètres avant la sortie.
Il songea qu’il lui restait aussi un peu moins de 40 ans, statistiquement, avant de tirer sa révérence.
Que lui arriverait-il d’ici là ? Gagner un peu plus d’argent, placer un ou deux autres textes, continuer de fréquenter les mêmes amis. Prier pour ne pas se faire faucher par cette saloperie de cancer ou un autre truc du genre. Il resterait avec sa copine/femme : même s’il regrettait la passion simple des débuts de rencontre, elle cochait trop de cases pour qu’il prenne le risque de la quitter. Ils auraient sans doute des enfants. Il s’était toujours dit qu’il en aurait.
Il ne serait pas malheureux, c’était une certitude. C’était déjà beaucoup.
Les kilomètres défilaient. Il approchait de la sortie. Il comprit, avec une soudaine clarté et en dépit de toutes ses pulsions, peurs et désirs, qu’il ne braquerait pas, ni ici, ni ailleurs dans sa vie. Il continuerait de rouler droit sur cette confortable autoroute, jusqu’à la fin.

PRIX

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Simplylouloublue · il y a
Une écriture qui transcrit simplement la lucidité d un homme sur les contradictions de,la vie: grand écart entre ses désirs et le pragmatisme de la vie...dommage de ne pouvoir voter...si vous en avez envie venez découvrir « il ne faut jurer de rien» en compétition
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Barb Ara · il y a
Je découvre trop tard ce texte pour lequel j'aurais aimé voter, mais il n'est jamais trop tard pour aimer, le hasard des recommandations de Sh E fait bien le hasard parfois. Si l'envie vous prend de forcer un peu le hasard et de venir promener vos yeux sur mes mots, ma nouvelle "La descente" est en finale, si vous l'aimez, n'hésitez pas à la soutenir ! Et comme je ne suis pas qu'un concours, mes autres écrits attendent eux aussi la venue de vos yeux ! Bonne journée !
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Elena Hristova · il y a
Mhh, cela roule, cela roule sur des regrets, tant de rêves en déroute sur l'autoroute de nos envies. Mais on ne badine pas avec les péages de l'amour.
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Guilhaine Chambon · il y a
Voilà un texte très beau. J'ai voté.
Je vous invite à découvrir Au fait qui est en finale . Belle journée

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Arlo · il y a
À L'AIR DU TEMPS d'Arlo est en finale du grand prix été poésie 2017. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bon après-midi.Cordialement, Arlo
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Amorella · il y a
c'est très bon, j'ai pas de mot pour décrire mais j'ai bien aimé.
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Prokrast · il y a
Vision très lucide de la vie et du couple, merci! J'en ai exprimé une assez voisine dans ce court format: http://short-edition.com/oeuvre/poetik/la-premiere-fois-22
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Myriam Elice-Mitakos · il y a
Ah ! les amoureux de la routine. Bien vu, bien mené, j'avoue que j'aurai aimé qu'il braque! Je vote!
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Fred · il y a
ça le fait nickel
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Camille G · il y a
intéressant la prise de conscience de ce gaté par l'existence ...
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