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Braconnier

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Dan Mézenc

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C’était à l’été 1989. J’avais à peine vingt-six et ma vie avait été bien sédentaire. Le premier vrai voyage fut le Congo, Pointe Noire exactement. Jean y travaillait et m’avait invité à y passer quelques semaines. Faire faire un passeport, trouver des francs CFA, acheter un billet d’avion, ainsi commençait l’excitation du voyage. Puis départ de Roissy, escale à Cotonou et arrivée à l’aéroport de Brazzaville où régnait un capharnaüm indescriptible dans lequel je trouvai finalement le petit bureau où l’on vendait les billets pour Pointe Noire. A peine arrivé, Jean me trempa tout de suite dans le bain de la vie congolaise. On m’attendait avec un repas de roi : poisson-chat et manioc. J’ai rarement mangé quelque chose de plus infect depuis ! Mais ne je ne fis pas le difficile, Jean et ses amis semblaient tous se régaler.

Acclimaté gastronomiquement, j’accompagnai Jean pour quelques courses : cartouches (pour quoi faire ?), aspirine pour la fièvre, ainsi que du riz et du café. Puis nous prîmes son 4x4 en direction d’un petit village dont j’ai malheureusement oublié le nom. Le voyage fut long : trois heures pour parcourir quatre-vingt kilomètres sur une route de terre défoncée qui sillonnait dans une forêt luxuriante. On croisa d’abord des camions bennes chargés de militaires cubains débraillés, en provenance du Cabinda et se rendant dans les bars et tripots de Pointe Noire. Puis, il fallut négocier le passage de barrages de miliciens armés d’antiques kalachnikovs et arborant fièrement, sur leurs treillis élimés, un badge à la devise inattendue : « Travail, Socialisme, Fusil » ! Nous dûmes également transporter dans la benne du 4x4 une bonne quinzaine de jeunes mamans et leur bébé qui revenaient à pied de la vaccination.

Il faisait presque noir lorsque nous arrivâmes à notre destination : un ensemble de cases de bois et de tôles traversé par une route empruntée par de lourds grumiers. Une cinquantaine d’habitants nous attendaient. Papa Antoine, le chef du village nous salua le premier. Il avait passé la soixantaine, ce qui était exceptionnel dans ce pays où l’espérance de vie est encore si brève. Jean lui donna nos achats qu’il distribua consciencieusement, l’aspirine surtout, à ceux qui étaient atteints de fièvre. Nous passâmes la soirée dans la fumée de feuilles brûlant à l’étouffée nous protégeant ainsi des moustiques et, alors que la nuit était bien avancée, Jean m’informa qu’il devait rentrer sur Pointe Noire. « Je travaille demain ! » et papa Antoine m’invita à le suivre dans sa case où il récupéra son fusil, deux lampes frontales et m’annonça :
- Nous partons à la chasse !
- Maintenant ? A la chasse ? (je comprenais enfin la destination des cartouches)
- Il faut bien manger !
- Et pourquoi de nuit ?
- Par ce que la chasse est interdite. Et le jour, c’est trop dangereux, il y beaucoup trop de garde-chasse. On n’a pas le choix, on est obligé de braconner la nuit.
C’est ainsi qu’en moins de deux jours, le jeune et banal parisien devenait braconnier en forêt équatoriale et passible de prison.

Nous parcourûmes ainsi la forêt pendant de nombreuses heures. Papa Antoine me montra des traces de gorilles vieilles de quelques jours. Puis soudain, il leva son fusil et tua une première gazelle céphalophe. Je n’avais rien vu. Il se retourna vers moi et me lança : « Il y en avait deux, j’essaie d’attraper la deuxième. Toi, tu m’attends et si je me perds tu me fais signe avec ta lampe ! » Je me retrouvai ainsi, seul, assis au pied d’un arbre gigantesque, quelque part au milieu d’une forêt, d’un pays et d’un continent inconnus - les bruits étaient ceux d’innombrables animaux : gloussements, frottements, glissements - espérant que Papa Antoine ne se perdrait pas car alors ma lampe serait bien inutile. Les vingt minutes qui suivirent furent les plus longues de ma vie. Papa Antoine revint enfin, j’étais soulagé et il était bredouille !
C’est au petit jour, que nous revînmes au village. Nous étions chargés de trois gazelles, d’un écureuil, d’un ragondin et d’une genette. Je ressens encore le sang chaud de la gazelle qui coulait dans mon dos et ses cornes qui me perçaient les épaules. C’était fête au village, une telle quantité de viande était rare. Je les quittai dans l’après-midi, dès qu’un taxi-brousse déjà bondé apparut. Je jetai mon sac à dos et une gazelle (ma part de la chasse) au milieu de divers bagages, d’un porc-épic, de deux ou trois singes boucanés, d’un régime de bananes et d’énormes sacs débordants de chaux.
J’arrivais tard à Pointe Noire. Quand il me vit arrivé, mon sac et ma gazelle sur le dos, Jean arborait un grand sourire, et me dit, hilare : « Bienvenue au Congo ! » Le lendemain, j’attaquai la préparation d’un festin : la gazelle se révéla excellente ! Je passai le reste de mon séjour à découvrir Pointe Noire, le charme et la misère de sa population, ses marchés, ses petits restaurants et ses plages.
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Je repris l’avion de Brazzaville à Paris, le 4 Septembre. Quinze jours plus tard, ce même avion, victime d’un attentat, explosa au dessus du Niger. Cent-soixante-dix personnes périrent. Mon premier voyage aurait pu être le seul et mon nom accompagner le leur sur la stèle construite en leur souvenir en plein désert.

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Chantane · il y a
mon vote pour un agréable moment de lecture
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Geny Montel · il y a
C'est une belle exploration de ce pays où nous sommes plongés dans la réalité de la vie quotidienne des habitants.
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Keith Simmonds · il y a
Belle écriture pour cette exploration de l'inconnu! Mes votes! Bonne chance!
Mon invitation :
http://short-edition.com/oeuvre/poetik/poete-explorateur
http://short-edition.com/oeuvre/poetik/coques-de-noisettes

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Arlo · il y a
Belle exploration de l'inconnu. de l'inconnu. Très bien écrit et agréable dans sa lecture. Vous avez les cinq points d'Arlo qui vous invite à découvrir son TTC "le petit voyeur explorateur" ainsi que son poème "découverte de l'immensité" dans la matinale en cavale. Bon après midi à vous.
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