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Bleu de toi

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Ninja

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Dans les airs, les montgolfières, tels un nid d'espions envahissant l'espace, écoutaient battre le cœur de la ville.

Léa se remémora le gag d' Orson Welles, annonçant à ses compatriotes américains en 1938, à la radio, l 'invasion prochaine des extra terrestres. Un vent de folie avait alors parcouru l'Amérique. Des milliers de personnes hystériques ayant écouté l'émission de Welles se jetèrent sur les routes pour fuir les petits hommes verts. Ce fut une belle pagaille. En une nuit, Welles fut mondialement célèbre et vit s'ouvrir les portes d'Hollywood.
Il était jeune, mince et farceur à cette époque .
En levant le nez, Léa semblait l' apercevoir, goguenard, penché au dessus de la nacelle bleue, tel un Citizen Kane omnipotent, embrassant la totalité de la ville et ses habitants. Où passerait-il la nuit ? Pour rien au monde elle ne voudrait de cet ogre chez elle, aussi extraordinaire fût-il. Il avait la réputation de dévorer ses créatures.
Elle guetta son apparition aux infos régionales de la soirée. Bertrand Tavernier allait bien en dire quelques mots. Impossible de passer à côté d'un tel événement : Orson Welles à Lyon, revenu d'entre les morts, sans même être passé par la case « Festival Lumière » ? Impensable !
Et cependant, rien au journal du soir, toujours rien à la »Une » du Progrès le lendemain.
Un ciel brumeux s' affichait à sa fenêtre et la curiosité la poussa à dévaler les escaliers pour vérifier la présence des étranges montgolfières.
Elles étaient toujours là, immuables, le vent les avait à peine dérangées.
Les quais de Saône cependant lui semblaient changés . Quelque chose dans l'air, un frémissement imperceptible, l'impression que les maisons s'étaient fondues dans la brume...
Léa fixait l'espace, se tordait le cou pour tenter d'apercevoir le géant. Rien, personne.
Les nacelles étaient vides, planant menaçantes au-dessus de Saint Jean.
Autour d'elle, les passants vaquaient à leurs occupations sans y prendre garde.

Elle était stupéfaite. Etait-elle la seule à avoir vu Orson hier soir ? Avait-elle été victime d'hallucinations cinématographiques ? Elle voulait en avoir le cœur net. Une seule chose à faire, téléphoner à Bertrand Tavernier. C'était lui, l'homme de la situation, le porte parole de stars en tout genre, les vivants et les morts. Il ne pouvait ignorer la présence d'Orson Welles dans les murs de sa bonne ville de Lyon.
Bien sûr, il n'était pas là, lui répondit la standardiste. Léa insista, lui fit part de son incroyable découverte.

« Peut-être devriez-vous voir un spécialiste ? » suggéra-t-elle perfidement.

Devant tant d'incompréhension, elle tenta un dernier effort :

« Je sais que Tavernier a terminé le tournage de son film »Dans la brume électrique ». Il a dû rentrer des Etats Unis pour s'attaquer à « Bleu de toi ». Où puis-je le trouver maintenant ? »

La standardiste lui raccrocha au nez, sans autre forme de procès. Restait donc à découvrir le lieu de tournage et Léa songea à Montchat, lieu de naissance du cinéaste.

Dehors, le temps avait changé. Elle avait levé les yeux vers le ciel, plombé de lourds nuages gris. Ils semblaient engloutir la terre sur leur passage tant ils étaient bas, s'insinuant partout, profitant des moindres interstices pour envahir les lieux.
Il n'allait pas tarder à pleuvoir. Il soufflait un vent glacé, mouillé de pluie, qui lustrait les ruelles, les maisons floutées. Les quais de Saône semblaient plus étroits et les Montgolfières plus imposantes.
Un homme la bouscula brutalement et elle l'entendit murmurer, incrédule :

« Satan est parmi nous, il traverse les clous ! »

Elle décida de lui emboiter le pas. Après tout, elle n'en était plus à une extravagance près. Rencontrer Satan lui paraissait, comment dire, intéressant, à défaut d'Orson Welles. Et cet homme là avait l'air de savoir où il allait.
L'inconnu marchait vite, empruntant d'étroits passages, traboulant d'une rue à l'autre sans se retourner.
Elle déambula ainsi une bonne demie heure avant de le voir s'engouffrer dans un estaminet à l'enseigne éloquente « Chez satan, c'est épatant ».
Sans hésiter elle l'y suivit. L'atmosphère enfumée lui piqua les yeux, elle huma avec délice l'odeur d'épices et de vin chaud qu'exhalait le satanique bistroquet.

Elle repéra son homme assis à la table du fond, face à un individu dont la silhouette gigantesque et le rire homérique ne laissait aucun doute sur son identité.
Elle s'assit discrètement à la table mitoyenne et tendit l'oreille pour tenter de surprendre quelques bribes de conversation :

«  Est-ce que vous croyez en la magie ? proférait le géant. « Vous croyez ce que vous voyez, n’est ce pas ? Vous pensez que les caméras ne mentent pas. Elles voient tout sans trucage, sans poudre de perlimpinpin. Moi, quand je dirige un film, je dois être l'oeil de la caméra. Rien ne doit m'échapper.
Mais pour vérifier cela, il me faut maintenant voir les rushes de « Bleu de toi » . C'est indispensable, et ce, comment l'appelez vous déjà, Bernie Tavernier, m'empêche de travailler »

«  C'est entendu, mais que proposez-vous ? C'est lui le réalisateur de « Bleu de toi », vous n'êtes que son assistant sur ce tournage. Vous ne pouvez pas agir à votre guise et tout diriger comme vous en aviez l'habitude ! »

«Son assistant, son assistant... c'est vite dit ! C'est parce que j’aime me cacher, me grimer. L'art du camouflage, mon ami  : plus je suis maquillé, moins on me reconnaît. Vous connaissez mon goût pour l'illusion, la magie. Vous savez, ces tours de magie où on fait disparaître les indésirables. D'ailleurs, j'ai toujours pensé qu' entre le cinéma et la magie, il y avait une continuité naturelle. Attendez, vous verrez ce dont je suis capable . Je vous donne rendez vous ici demain, à la même heure»

Sur ce, le géant se leva dans un grand fracas de chaise, suivi de peu par son interlocuteur, et disparut dans la nuit noire.
II est vrai qu'il se faisait tard et Léa décida de remettre ses projets au lendemain. Elle avait bien le temps de rencontrer Tavernier et de lui rapporter les étranges propos de son étrange assistant.
Elle ignorait alors que lendemain, à la Une du Progrès, s'étalerait en gros titre :

« Une inquiétante disparition : Bertrand Tavernier volatilisé, son entourage s'interroge. »

Dehors, la brume recouvrait la ville d' une chape de plomb, enveloppant les montgolfières de sa blancheur ouatée. Léa songea que les nuages, finalement, reflétaient à merveille les pensées, les rêveries, les cauchemars du ciel...

Christine Droit

PRIX

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Cruzamor · il y a
Je relis et je me refais plaisir : MERCI ! j'adore Tavernier et comme j'adore aussi la SF depuis la plus tendre enfance : j'aime ce sombre et imprévisible WELLES ... qui nous épata tant ... fut un temps même si, ce temps fut parfois déraisonnable ! lol ! je vous ai connue avant de savoir que ...j'aurais pu vous connaitre (restau du coeur de Vaulx !) et cela n'abîme rien ! lol ! Que je repense à Citizen Kane ou à l'Horloger de St-Paul : mon émotion est intacte et je me sens à nouveau si jeune et désemparée, affligée devant ces films qui devaient rester parmi mes préférés ! comme votre écrit. (ah, moi aussi j'écris, parfois gravement, parfois plus 'pour raconter'... car ... que faire en un gîte à moins que ... l'on n'écrive ou peigne (je fais les 2 ! lol !).
J'écris sous ce même pseudo : Cruzamor...

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Richard Laurence · il y a
Encore un grand bravo pour ce texte !

Il y a, dans cette finale, des textes de moins bonne qualité, mais le système de votes est ce qu'il est et cela fait partie du jeu... Ce système est un bon système parce qu'il récompense les gens qui votent et font des commentaires sur les textes mais il a aussi un effet pervers : il ne reflète pas réellement les goûts du public.

Je vous invite donc à venir prolonger le plaisir en participant à la "sélection du public" du Festival Off, sur le forum : http://short-edition.com/fr/forum/la-fabrique/imaginarius-2017-le-festival-off

Que la fête continue et longue vie au prix Imaginarius !

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Yann Olivier · il y a
J'aime. Je vote. 5 voix.
Je suis aussi en compétition avec une brume brumeuse ... :
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/ainsi-soit-il-2

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Richard Laurence · il y a
Un récit pour le moins déroutant mais une atmosphère singulière et originale. Je vote par solidarité lyonnaise pour cette promenade dépaysante dans les rues de ma ville natale ;)
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Keith Simmonds · il y a
Superbe texte bien construit ! Mes votes ! Mon récit, “Croisière”, est en lice pour le Prix 2017 Imaginarius. Une invitation à faire le voyage si vous ne craignez pas la brume épaisse en mer. Merci d’avance !
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/croisiere-2

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Pascal Depresle · il y a
Très joli texte. Mon vote. Si vous le souhaitez mon univers vous est grand ouvert.
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Oldbear · il y a
Pas de soldats confédérés entre les lignes, mais une dentelle d'écriture qui nous charme !
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Cath · il y a
Nouvelle originale très prometteuse !
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Arlo · il y a
Un super texte que l'on ne lâche pas jusqu'au dernier mot. Les votes d'Arlo auteur du poème *sur un air de guitare*. Bonne chance à vous. http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/sur-un-air-de-guitare-1
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Mimiche · il y a
Super tu es douée
Michèle

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