Bleu, blanc, rouge : verboten!

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En compétition

Freddy Potec Coupes et médailles Ne me disent rien qui vaille Ce sont les hochets de la gloire Pourtant, dans un égal souci Du corps et de l'esprit Je pédale et j'écris Il y en a qui  [+]

Image de Été 2020

!

Juillet 1940 : les Allemands occupaient la France, ils étaient partout. Dès les premiers temps de l’Occupation, le couvre-feu avait commencé : tous les établissements publics devaient être fermés, et pour les habitants, il était interdit de sortir entre 20 heures et six heures du matin. Aucun rai de lumière ne devait plus filtrer sous les fenêtres, qui étaient obscurcies avec de vieilles couvertures, il en résultait une ambiance un peu lugubre. Ceux qui se promenaient la nuit risquaient de se faire arrêter par une patrouille, et de rester à la kommandantur jusqu’au lendemain matin, si on voulait bien les relâcher. Cependant la vie quotidienne reprenait ses droits, les cafés retrouvaient leurs terrasses, les restaurants étaient ouverts, même si le vert-de-gris dominait dans le décor. Il fallait faire face à toutes sortes de contraintes, et il était souvent rappelé aux habitants qu’ils devaient saluer les soldats de la Wehrmacht, en ôtant leur chapeau ! Les journées étaient moroses, plus de fêtes, ni de bals, de distractions, de courses hippiques, pas plus que de processions, et le dancing du coin était fermé. Tous les rassemblements étaient interdits, toutes les processions, les cérémonies, même les mariages se passaient en catimini, car les Allemands n’y voyaient souvent qu’une occasion de rassembler des conspirateurs.
Et en ce jour de 14 juillet, tout ce qui pouvait rappeler la fête nationale était strictement banni : « Streng verboten ! » Ni défilé, ni drapeaux tricolores, ni bal populaire, le mardi 14 juillet était un jour comme un autre.

Heureusement le soleil brille pour tout le monde, qu’on soit riche, qu’on soit pauvre, qu’on soit occupant, ou occupé ! Ce jour-là, Suzanne Keller profite du beau temps, elle s’assoit à la terrasse d’un café en compagnie de son ami. Vêtue élégamment, elle porte un tailleur bleu roi, et un corsage blanc, elle pose sur la table son sac à main en paille rouge, assorti à ses sandales de toile à semelles compensées. Parmi les consommateurs, de nombreux officiers allemands sont venus écouter l’orchestre qui joue des valses de Strauss. Soudain, l’un d’entre eux se lève et s’incline devant Suzanne Keller, en claquant les talons, à la Prussienne.


— Madame, vos papiers, je vous prie.
— Mais, je ne comprends pas.
— Bitte, s’il vous plaît.
L’ami de Suzanne, un Lorrain, tente de s’interposer :
— Vous ne faites pas partie de la feld-gendarmerie, vous n’avez pas le droit d’intervenir dans un lieu public.
— C’est à madame que je m’adresse, pas à vous. Alors pas de scandale, je vous prie. C’est sans doute préférable pour elle, et pour vous.

Il examine attentivement la carte d’identité que lui montre Suzanne, avant de la ranger dans une des poches de sa veste :

— Vous viendrez la chercher demain matin, à 9h, à la kommandantur. Dans la même tenue, nous serons ravis de vous accueillir.

Nouveau claquement de talons très prussien, et il retourne s’asseoir tranquillement.
Suzanne Keller réalise soudain qu’elle s’est mise dans un drôle de pétrin. Sa tenue vestimentaire associe les trois couleurs du drapeau français par pure coïncidence mais elle sait très bien que depuis trois semaines, Radio-Londres encourage les patriotes à célébrer la fête nationale dans toute la mesure de leurs possibilités. Elle va avoir bien du mal à faire croire que le fait qu’elle arbore les trois couleurs par hasard.

Elle est reçue le lendemain matin par un civil d’une cinquantaine d’années, très poli, qui la dévisage tout en l’invitant à s’asseoir.
— Setzen Sie sich, bitte.
— Je ne comprends pas l’allemand.
— Bitte.
— Je vous répète que…

L’homme sort d’un tiroir la carte d’identité de Suzanne :

— Allons, madame, soyons sérieux. Vous vous appelez Keller, née Weimberg. Vous avez répondu hier dans un très bon allemand à l’officier qui vous a interrogé, et vous voudriez me faire croire, que vous ne connaissez pas notre langue.

Lui en tout cas connaît bien la langue française, et on a bien du mal à y trouver une pointe d’accent. Suzanne essaie de se défendre comme elle peut :

— Ce n’est pas moi qui ai répondu à l’officier, c’est mon ami.

Elle explique qu’elle est veuve d’un Alsacien, elle-même d’origine alsacienne. Ses grands — parents ont quitté l’Alsace en 1871, au moment de l’annexion, et sont venus s’installer à Paris, où ses parents sont nés, tout comme elle. Ce qui fait qu’on ne parle plus allemand dans la famille depuis deux générations.
L’homme sourit ironiquement :

— Je vois : des Alsaciens patriotes et revanchards du genre : « Vous n’aurez pas l’Alsace et la Lorraine » si je comprends bien, et autres fadaises. On sait très bien que tout est bon pour nous manifester votre hostilité, comme ce déguisement dont vous avez cru bon de vous affubler, obéissant ainsi aux ordres des soi-disant Français libres du général de Gaulle.
— Vous faites erreur, je vous assure.

— Taisez-vous madame, je sais très bien ce que je dis. Et écoutez — moi bien. 

Suzanne a droit au couplet sur « l’indispensable amitié franco-germanique, seule garantie du nouvel ordre européen, menacé par les judéo-marxistes, et la clique des militaires réfugiés à Londres. »
— Mais je vais vous montrer que nous ne sommes pas les barbares que se plaisent à décrire tous vos amis dans leurs déclarations mensongères : vous êtes libre ! Un bon conseil cependant : à l’avenir, tâchez de faire preuve d’un peu plus de discernement dans le choix de vos tenues et de leurs couleurs. Sans quoi vous risquez de vous exposer à de graves désagréments.
Suzanne ne demande pas son reste, prend ses cliques et ses claques, et en sortant de la Kommandantur, elle se dit qu’elle a eu beaucoup de chance, elle a senti « le vent du boulet ». Elle est sûre d’au moins une chose : par les temps qui courent, et pour un bon moment, la mode risque d’être au vert-de-gris plutôt qu’au bleu-blanc-rouge.

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Tnomreg Germont · il y a
Belle histoire bien racontée
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Youri Billet · il y a
Un récit vivant, une histoire de malentendu qui résonne pleinement sous l'Occupation... Le quotidien d'une rencontre comme celle-là fait froid dans le dos encore...
En échange, voici mon très très court au temps de l'occupation en Isère : https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/rencontre-a-uriage
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youri

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De margotin · il y a
C'est très beau.

Je vous invite à découvrir mon Dessin. Merci beaucoup
https://short-edition.com/fr/oeuvre/strips/au-bord-de-la-plage-1

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DEBA WANDJI · il y a
Très beau texte, Fred.
j'adhère par mes voix et je vous invite à découvrir mon texte en course pour le prix jeunes auteurs https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/etoile-perdue-2
N'hésitez pas de laisser vos impressions en commentaires. Merci!

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Marie Juliane DAVID · il y a
Vous avez fait revivre sous votre plume cette histoire qui a longtemps divisé l'Allemagne et La France et qui est à l'origine des guerres mondiales.
Bravo et Bonne continuation!

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Youri Billet · il y a
Je vous invite à une lecture sur le même thème : https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/rencontre-a-uriage
Youri

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Marie Juliane DAVID · il y a
Merci pour l'invitation. J'y vais de ce pas.
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Ombrage lafanelle · il y a
Je suis alsacienne et ici plane encore cette histoire ancienne. Il n'y a plus de rivalité entre les allemands et les français, mais notre patrimoine a encore ce je ne sais quoi de germanique. J'ai pris plaisir à lire votre texte bravo 🙂
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Firmin Kouadio · il y a
Très beau texte qui capte l'attention du lecteur jusqu'au bout. J'ai également un texte en lice aux jeunes écritures, cela me ferait plaisir que vous le découvriez ! S'il vous plaît.
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Lasana Diakhate · il y a
texte bien structuré, très riche et attrayant. J’aime bien ce texte .Bravo
Je vous invite à lire mon œuvre et n’hesitez pas à apprécier l’oeuvre par vote après la lecture. Merci d’avance
Cliquez sur le lien
👉🏾https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/elle-sen-va

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Eric diokel Ngom · il y a
L'histoire.ne ment pas . Un texte original et bien structuré.. merci de me soutenir https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/au-commencement-etait-lamour-2
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Ozias Eleke · il y a
Une histoire d'une autre époque très touchante. J'ai aimé.
Je vous prie de lire mon texte pour le compte du Prix des Jeunes Écritures https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/homme-tas-le-bonjour-dalfred

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