Beau comme un camion

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Ernestine parce que le prénom est désuet, montblanc... à cause des stylos ! Que je n'ai pas, car j'écris au crayon à papier depuis... longtemps. De brèves histoires, pour en dire long  [+]

Image de Été 2018
C’est le premier son de sa journée – le premier qu’elle attend –, le premier dont elle se souvient. La rue qu’elle habite est calme, éclairée. Il n’y fait jamais nuit : pas de recoin pour s’y cacher, pas d’impasse pour exercer un trafic. La nuit, la rue dort. Paisiblement. Chantal en écoute le silence ; elle n’a pas sommeil, seulement quelques heures, jamais les mêmes, qui la surprennent après qu’elle a résisté longtemps.
A six heures donc, passe le camion-poubelle. Il y a quelques mois, quand elle travaillait le matin, elle sortait exactement au moment où il passait devant chez elle. Avant de le voir, elle l’entendait, tandis qu’elle rangeait ses clés dans son sac. Il faisait un bruit énorme, qui envahissait toute la rue, mais ne lui faisait pas peur du tout. C’était comme un ronronnement bienveillant.
A l’intérieur du camion, il y avait deux hommes, assis haut dans la cabine ; à l’extérieur, deux autres qui sautaient avec agilité, s’emparaient des poubelles, les vidaient puis les remettaient en place à toute allure, avant de grimper à nouveau sur une sorte de marchepied. Chantal adorait ce ballet matinal. Surtout depuis que le conducteur, un matin lui avait fait un petit signe de la main ; elle y avait répondu par un sourire.
Depuis, le passage du camion non seulement lui faisait comprendre qu’elle était à l’heure, mais aussi qu’elle avait un ami, pas très bavard, perché dans sa cabine, dont le sourire était comme une caresse. Le mercredi, parce qu’elle ne travaillait pas, il lui manquait terriblement. Bien sûr, elle entendait le camion, mais il n’était pas question de se lever plus tard ce jour-là ; quelque chose la retenait d’aller à sa fenêtre, ou de sortir pour acheter le pain. Au fond, elle préférait que son intérêt pour le conducteur restât secret ; il vaut mieux ne pas trop dévoiler ses sentiments. Elle aimait qu’ils soient plutôt de douces habitudes. Et peu lui importait qu’à quelques rues de là une autre femme sorte, elle aussi à heures fixes, et que l’éboueur la saluât, du même geste de connivence. Chantal était un ensemble : une femme, un lieu, une heure, qui le temps du bref salut appartenait au chauffeur.
C’était si fort qu’elle était incapable de décrire les collègues de son bien-aimé. Il n’y avait que lui, et cette main qui se levait, toujours joyeuse.
Quelques mois après, Chantal change d’horaires de travail, et c’est la catastrophe. Elle commence l’après-midi et finit si tard le soir que même la perspective d’apercevoir le camion ne suffit pas à la faire se lever plus tôt. Elle en pleurerait de rage. Cette petite trahison de son corps lui rappelle qu’elle n’est plus toute jeune. Sinon elle serait debout, quelle que soit l’heure à laquelle elle se serait couchée la veille. « Lui aussi après tout, songe-t-elle, est un homme mûr. » Au visage un peu poupin, aux yeux rieurs derrière les lunettes. C’est le plus âgé de l’équipe, trop vieux pour les cabrioles de l’arrière du camion.
Chantal se morfond. Quand un matin, alors qu’il est au moins dix heures, elle aperçoit le camion en allant faire ses courses. Elle pense d’abord que c’est un autre véhicule et se reproche son emballement. Mais l’engin avance et se dirige vers elle ; la main familière s’agite : c’est lui ! Chantal exulte. Son sourire n’est plus timide, il est franc, massif. C’est qu’elle fait de ses retrouvailles un signe du destin. Qu’elle soit seulement à quelques centaines de mètres de chez elle et que le matin ne soit pas fini, ne l’effleure pas : pour elle, le camion l’a retrouvée... au bout du monde.
Dès lors elle fait confiance au hasard et croise son amoureux régulièrement. Parfois elle n’est pas toute seule, accompagnée d’une amie ou d’un de ses petits-enfants. « C’est bien, pense-t-elle, il apprend ma vie sans que je lui parle. »
Elle ne cherche pas à en savoir plus sur son ami : toute sa vie, elle en est sûre, est contenue dans le camion. Comme ses enfants, petits, qui pensaient que les maîtresses dormaient à l’école, Chantal est sûre que l’homme à la main qui sourit a un corps de géant et que c’est le camion. Ses arrêts incessants tout au long des rues sont comme le souffle d’un ogre. Qui loin de l’effrayer, la protège et la rassure.
L’étrange amour de Chantal grandit. Elle ne jette plus les sacs dans la poubelle, mais les pose délicatement. Elle veille, en cachette du gardien, à ce que les poubelles soient toujours propres, une marque de respect pour le métier de son bien-aimé, les lave tous les jours, les sèche et les fait briller. Elle a réécrit au feutre noir les lettres de l’adresse. En aucun cas les poubelles ne doivent se perdre. Et c’est vite arrivé avec les valets de l’ogre, ces feux-follets qui dansent autour du camion et les lancent vides, violemment sur le trottoir.
Elle voudrait leur demander d’aller moins vite, de stationner plus longtemps devant son immeuble, quand elle les regarde d’en haut, discrètement. Mais l’amour n’a pas le pouvoir de ralentir à ce point le rythme des choses.
Chantal sait qu’elle doit aller plus loin, prendre l’initiative d’exposer ses sentiments. Son homme attend, du haut de sa cabine. Cette main qui s’agite, ce sourire qui lui est adressé n’ont jamais failli. Ils exigent une réciproque. Mais laquelle ? Son amoureux ne peut descendre de son habitacle. Il y est vissé, inamovible.
Alors Chantal a une idée. Un matin, elle entre dans une poubelle. Tout à l’heure, enfin, elle sera à l’homme qu’elle aime.

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Gali Nette · il y a
Texte émouvant.
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Cudillero · il y a
Avec mes compliments :)
J'ai apprécié votre texte.
A bientôt,

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Bruno Perera · il y a
Ernestine, c'est top de top !
3Je ne vis pas ma vie, je la rêve"

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Ernestinemontblanc · il y a
Les mots ont le pouvoir inépuisable de jouer avec le réel et je ne m'en prive pas !
Triple merci.

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Elena Hristova · il y a
je trouve cette idée très originale, votre camion a bien mérité toutes mes voix.
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Ernestinemontblanc · il y a
Et il n'en jettera aucune ! Merci beaucoup.
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Maryse · il y a
Mes voix pour cette histoire bien sympa ! Belle chute !
"vague à l'âme" à découvrir sur ma page si vous avez quelques minutes

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Ernestinemontblanc · il y a
Je ne manquerai pas de vaguer à l'âme aujourd'hui. Merci pour votre soutien
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Stephanie Bruzzone · il y a
Quelle chute !
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Ernestinemontblanc · il y a
C'est l'avantage du court : on va vite et on tombe ! Belles lectures.
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Bruno Teyrac · il y a
Une romance originale ! On pourrait dire qu'elle "en jette," la protagoniste ;-) Ou qu'elle est la "poubelle" pour aller danser...
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Ernestinemontblanc · il y a
Au grand prix des commentaires, je vous déclare gagnant !
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Bruno Teyrac · il y a
;-))
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Klelia · il y a
L'amour n'a pas de limites !
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Ernestinemontblanc · il y a
Ni l'écriture ! Merci.
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Elisabeth Marchand · il y a
Une étrange histoire d'amour qui me plait bien... +5.
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Ernestinemontblanc · il y a
Merci. L'écriture permet toutes les variations de l'amour !
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Domi · il y a
Très joli. Je vote
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Ernestinemontblanc · il y a
Merci, et joli quotidien à vous !
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Domi · il y a
J'ai trouvé la chute particulièrement percutante

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