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Mirgar

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Exilé au XXe dans un collège de campagne, Barnabé reste un enfant du siècle précédent. Rien ne peut réussir à l'intégrer à la communauté scolaire. Quand ils ne l'accablent pas de railleries, dans la cour, ses camardes s'attroupent parfois autour de lui. Il leur montre des bestioles cachées dans ses poches. Un jour, c'était un campagnol : minute de gloire. Rongeur relâché dans les parterres de l'établissement, en douce. C'est qu'il est un être libre, du dehors, Barnabé. Très âgés, ses grands-parents le laissent courir la campagne.
En 1970, la télévision colonise la plupart des foyers. Barnabé, lui, a tout le temps de la bouder. On le trouve au bord de la rivière car il sait depuis longtemps prélever sa dîme : carpes, chevesnes, gardons et perches, de bien plus nobles prises que ces minuscules goujons dont il se réserve quand même quelques fritures avec la pêche à la bouteille.
Capable de distinguer les brusques changements d'orientation du vent, il garde les yeux rivés sur le monde invisible des salamandres, tritons, têtards dont la lente métamorphose en grenouilles le fascine. Les bousiers au ventre bleuté, les cétoines dorées, bijoux vert émeraude, les grands lucanes ou les capricornes maladroits dans leur armure de chitine l'impressionnent, subjugué par leurs couleurs et leur comportement.
Les orvets d'argent et les lézards vert doré sont plus compliqués à surprendre. Mais il connaît bien les lieux où, au soleil, les vipères s'accouplent au printemps. Leurs longs enroulements silencieux l'hypnotisent. Quant aux couleuvres, il se permet de les attraper pour les relâcher ensuite après les avoir nourries de vairons.
L'oreille tendue vers les ramures ou le ciel, l'enfant sait reconnaître les trilles mélodieuses du merle, le chant du verdier anglais qui arrive en avril, de la grive, de l'alouette invisible au-dessus des champs de blé en mai, comme celui du rossignol qui ne se tait que trois heures la nuit, de la sittelle torche pot aux yeux bordés de noir, du pinson, de la mésange bleue ou à longue queue qui annonce le printemps, même quand le vent est froid.
En sixième de transition, il essaie de se dissimuler derrière le dernier poteau qui soutient le toit du préfabriqué. Son regard incertain refuse le contact. Surtout que l'adulte n'y lise pas sa détestation des cours imposés ou la peur de la sanction. Monsieur Charnoux se rapproche de lui. Il ne lui reste que quelques années avant de prendre sa retraite. Il sait qu'il doit apprivoiser de nouveau cet être particulier pour lequel il éprouve une certaine tendresse. Mais il n'en laisse rien paraître.
Une fois de plus, il voit ses épaules s'abaisser, se contracter, son cou disparaître, son regard devenir fixe. Ses mains s'affolent en manipulant un stylo ou une règle. Il n'a rien sorti d'autre. Il observe ce petit visage étroit et blafard, constellé de tâches de rousseur, sa mèche blond pâle qui lui mange le front :
— Dis, Barnabé, où sont tes affaires ? Monsieur Charnoux ne se fâche jamais. Il parle lentement.
— J'les ai pas M'sieur. J' étais chez ma mère dimanche. J'les ai oubliées là-bas...
— Tu as ton cahier de textes ?
— Oui, M'sieur. Il se baisse, lui tend un tas de feuilles froissées sans couverture, encore réunies par une spirale.
Il regarde ses petites mains maigres aux ongles noirs. Ses vêtements exhalent une légère odeur de friture.
— Tu prends ton cahier de brouillon et tu vas écrire le résumé du tableau.
Son voisin de devant lui prête un stylo. Monsieur Charnoux fait pratiquer l'entraide. Il examine le cahier de textes auquel manquent un grand nombre de pages, arrachées sans doute pour se soustraire à l'obligation des devoirs. Il charge un élève qui a déjà fini son travail d'écrire les leçons et exercices à faire pour les jours qui suivent.
Son ton de voix rassure. Il sent que Barnabé se détend. Confiant, il lui donne enfin ses prunelles mordorées. Puis, lentement, la langue sortie sur la lèvre supérieure en signe de concentration, mot à mot, il recopie les quelques lignes inscrites au tableau.

En mai 1985, sur le pont Battant à Besançon, un homme avance lentement. Soudain, il enjambe le parapet et plonge dans les remous du Doubs. Mais un jeune sportif saute dans l'eau et ramène le désespéré sous les applaudissements. Les secours arrivent : les voilà réchauffés. Plus tard, le Préfet remet au jeune héros la Légion d'Honneur. Pour la première fois depuis quinze ans, d'une voix quelque peu étranglée, il s'adresse à celui qu'il a sauvé :
— Merci, Monsieur Charnoux. Je vous aimais bien au collège... Et puis, c'est grâce à vous si j'ai retrouvé du travail. Je suis devenu maître-nageur sauveteur à Salins...

PRIX

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Jade_or · il y a
Deux destins intimement liés. Votre texte est bien écrit et j'ai aimé la fin. Une belle leçon qui donne de l'espoir.
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Mirgar · il y a
Merci Jade_or d'être passée me lire et d'avoir aimé ce texte
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Djany · il y a
très jolie chute (dans l'eau) ou dans le texte très bien écrit bravo
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Thara · il y a
Un très beau texte, qui ne m'a pas laissé indifférente. Cet enseignant à sauver un peu cet enfant, et l'enfant devenu adulte à sauver l'enseignant.
Belle histoire et, beau partage de lecture !

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Mirgar · il y a
Merci Thara. Contente que ce texte vous ait plu
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Utilisateur désactivé · il y a
Bonjour, Mirgar.
Un texte qui a du charme, il est capable de soulever l'imagination par son côté original.
Sandrine.

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Emily · il y a
Je suis de Besançon!! mais ce n'est pas que pour cette raison que j'ai aimé votre texte, il est bien construit et très agréable à lire! bravo
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Mirgar · il y a
Je suis tout près de Besançon.. Merci pour votre compliment..
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Emily · il y a
et bien vive les doubistes alors!! bon week end
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Mirgar · il y a
Merci ! Bon week-end aussi , les cheveux au vent!
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Soledad · il y a
Je m'arrête sur votre texte car vous racontez si bien quelque chose qui a tellement à voir avec la bienveillance. Un texte qui (re)donne confiance dans l'humanité. Bravo
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Mirgar · il y a
Merci Soledad..Faisons briller l'humanité dans ce ciel obscur...
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Fleur de Tregor · il y a
Je viens de relire cette histoire... avec des larmes aux yeux ! Dommage que votre création n'ait pas été sélectionnée pour la Finale Eté 2016 !
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Mirgar · il y a
Très gentil de votre part de relire ce texte ...Mais je ne me suis pas donné la peine de battre le rappel de mes abonnés pour qu'ils m'accordent leur vote..Ont voté ceux qui ont été spontanés! cela compte davantage pour moi..
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Fleur de Tregor · il y a
Oh quelle belle histoire. Oui, il y a PARFOIS des instit's qui prennent le temps de comprendre les enfants, et de les écouter ! Ils sont malheureusement si peu nombreux. Merci Mirgar pour ce très trèèès beau texte.
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Mirgar · il y a
Merci Fleur de Trégor d'être passée me lire et d'avoir apprécié...Je pense que si on n'a pas l'envie de changer un peu le monde, alors, il ne faut pas enseigner...
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Utilisateur désactivé · il y a
une belle histoire !je veux croire que tout est vrai!!en tout cas bravo!!
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Mirgar · il y a
Merci Oxymose pour votre commentaire enthousiaste...Suis contente que l'histoire vous ai plu...En fait, rien n'est vrai mais j'en ai tiré la substance de ma longue fréquentation du monde éducatif...
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Utilisateur désactivé · il y a
j'aime à penser que cette histoire est arrivée un jour à quelqu'un!!
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Mirgar · il y a
Oui, il faut l'espérer car les vrais pédagogues qui aiment leur métier trouvent des solutions dans la non- violence
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Utilisateur désactivé · il y a
ô que oui espérons se monde se dissout comme brûlé par l'acide!!et cette violence..............
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François Duvernois · il y a
C'est avec beaucoup de retard que je prends connaissance de votre texte et je le regrette. Belle description de l'atmosphère de la classe, belle chute. Mon vote.
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Mirgar · il y a
Merci François Duvernois d'être passé me lire et d'avoir voté..Il n'est jamais trop tard pour commenter un texte : c'est une marque d'attention que j'apprécie...
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