Barnabé

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Mon hypersensibilité , mes émotions me font vibrer, alors j'aime les mots pour essayer de traduire ce que je ressens...L'essentiel est de partager ce que l'on écrit... Désolée pour mes silences  [+]

Image de Eté 2016
Exilé au XXe dans un collège de campagne, Barnabé reste un enfant du siècle précédent. Rien ne peut réussir à l'intégrer à la communauté scolaire. Quand ils ne l'accablent pas de railleries, dans la cour, ses camardes s'attroupent parfois autour de lui. Il leur montre des bestioles cachées dans ses poches. Un jour, c'était un campagnol : minute de gloire. Rongeur relâché dans les parterres de l'établissement, en douce. C'est qu'il est un être libre, du dehors, Barnabé. Très âgés, ses grands-parents le laissent courir la campagne.
En 1970, la télévision colonise la plupart des foyers. Barnabé, lui, a tout le temps de la bouder. On le trouve au bord de la rivière car il sait depuis longtemps prélever sa dîme : carpes, chevesnes, gardons et perches, de bien plus nobles prises que ces minuscules goujons dont il se réserve quand même quelques fritures avec la pêche à la bouteille.
Capable de distinguer les brusques changements d'orientation du vent, il garde les yeux rivés sur le monde invisible des salamandres, tritons, têtards dont la lente métamorphose en grenouilles le fascine. Les bousiers au ventre bleuté, les cétoines dorées, bijoux vert émeraude, les grands lucanes ou les capricornes maladroits dans leur armure de chitine l'impressionnent, subjugué par leurs couleurs et leur comportement.
Les orvets d'argent et les lézards vert doré sont plus compliqués à surprendre. Mais il connaît bien les lieux où, au soleil, les vipères s'accouplent au printemps. Leurs longs enroulements silencieux l'hypnotisent. Quant aux couleuvres, il se permet de les attraper pour les relâcher ensuite après les avoir nourries de vairons.
L'oreille tendue vers les ramures ou le ciel, l'enfant sait reconnaître les trilles mélodieuses du merle, le chant du verdier anglais qui arrive en avril, de la grive, de l'alouette invisible au-dessus des champs de blé en mai, comme celui du rossignol qui ne se tait que trois heures la nuit, de la sittelle torche pot aux yeux bordés de noir, du pinson, de la mésange bleue ou à longue queue qui annonce le printemps, même quand le vent est froid.
En sixième de transition, il essaie de se dissimuler derrière le dernier poteau qui soutient le toit du préfabriqué. Son regard incertain refuse le contact. Surtout que l'adulte n'y lise pas sa détestation des cours imposés ou la peur de la sanction. Monsieur Charnoux se rapproche de lui. Il ne lui reste que quelques années avant de prendre sa retraite. Il sait qu'il doit apprivoiser de nouveau cet être particulier pour lequel il éprouve une certaine tendresse. Mais il n'en laisse rien paraître.
Une fois de plus, il voit ses épaules s'abaisser, se contracter, son cou disparaître, son regard devenir fixe. Ses mains s'affolent en manipulant un stylo ou une règle. Il n'a rien sorti d'autre. Il observe ce petit visage étroit et blafard, constellé de tâches de rousseur, sa mèche blond pâle qui lui mange le front :
— Dis, Barnabé, où sont tes affaires ? Monsieur Charnoux ne se fâche jamais. Il parle lentement.
— J'les ai pas M'sieur. J' étais chez ma mère dimanche. J'les ai oubliées là-bas...
— Tu as ton cahier de textes ?
— Oui, M'sieur. Il se baisse, lui tend un tas de feuilles froissées sans couverture, encore réunies par une spirale.
Il regarde ses petites mains maigres aux ongles noirs. Ses vêtements exhalent une légère odeur de friture.
— Tu prends ton cahier de brouillon et tu vas écrire le résumé du tableau.
Son voisin de devant lui prête un stylo. Monsieur Charnoux fait pratiquer l'entraide. Il examine le cahier de textes auquel manquent un grand nombre de pages, arrachées sans doute pour se soustraire à l'obligation des devoirs. Il charge un élève qui a déjà fini son travail d'écrire les leçons et exercices à faire pour les jours qui suivent.
Son ton de voix rassure. Il sent que Barnabé se détend. Confiant, il lui donne enfin ses prunelles mordorées. Puis, lentement, la langue sortie sur la lèvre supérieure en signe de concentration, mot à mot, il recopie les quelques lignes inscrites au tableau.

En mai 1985, sur le pont Battant à Besançon, un homme avance lentement. Soudain, il enjambe le parapet et plonge dans les remous du Doubs. Mais un jeune sportif saute dans l'eau et ramène le désespéré sous les applaudissements. Les secours arrivent : les voilà réchauffés. Plus tard, le Préfet remet au jeune héros la Légion d'Honneur. Pour la première fois depuis quinze ans, d'une voix quelque peu étranglée, il s'adresse à celui qu'il a sauvé :
— Merci, Monsieur Charnoux. Je vous aimais bien au collège... Et puis, c'est grâce à vous si j'ai retrouvé du travail. Je suis devenu maître-nageur sauveteur à Salins...

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