BAMBLEU

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Ernestine parce que le prénom est désuet, montblanc... à cause des stylos ! Que je n'ai pas, car j'écris au crayon à papier depuis... longtemps. De brèves histoires, pour en dire long  [+]

BAMBLEU

Chaque jour, Lise entre dans le musée peu après l’ouverture, se dirige d’un pas déterminé mais lent vers le même tableau, et s’assoit. Sur un de ces bancs qui accueillent le public fatigué, ou contemplatif. Elle s’installe à un bout, pour ne pas occuper toute la place, et pourrait presque disparaître, poussée d’une chiquenaude par un visiteur qui la verrait à peine.

Elle plonge dans le bleu du tableau ; un bleu profond, dense, qui fait oublier le vêtement qu’il dessine, la femme qui le porte. Lise s’en imprègne, le laisse envahir sa peau, son regard. C’est une opération délicate, qui n’en est qu’à ses premières heures.

Les gardiens ont légèrement relâché la pression à son égard. Sa folie semble innocente. Semble seulement, ils ont appris à se méfier. Qui sait si elle ne brandira pas un jour un couteau pour se jeter sur la toile, et la lacérer salement ; ou projeter un pot de peinture sur ce bleu trop intense. Entre eux, et dans un deuxième temps, ils l’ont renommée « Bambleu », soit un moyen quasi géographique de la situer. Car oui, pour eux, elle est un point de repère, arrivant et repartant à heures fixes, puis immobile comme ces mimes qui dans une rue, opposent au mouvement de la foule leur rigidité de statue. Pourtant elle n’est pas hors du monde, salue caissières et gardiens, sans jamais engager de conversation.

Lise ne sait pas ce qu’elle cherche dans le tableau, mais elle l’a rencontré. Comme s’il était une personne. Elle ne l’a pas remarqué, il s’est imposé à elle ; et elle ne l’a plus quitté. Cherchant moins à en cerner les détails qu’à faire siennes la masse de cheveux noirs de la femme peinte, et sa robe bleue. Le tableau, aux couleurs plus vives que celles des autres œuvres exposées du même peintre, attirent les visiteurs. Même les moins avertis comprennent que cet être sans visage n’a pas un statut ordinaire. Mais Lise ne veut pas relire la légende, apprendre peut-être qu’il s’agit du portrait de la femme ou de la fille du peintre. Elle veut aller au bout d’un lien.

Elle aime le musée, l’arpente avec un mélange d’obstination et de timidité. Parfois elle lit avec application chaque notice, et finit par s’endormir d’ennui. Elle pense alors que les tableaux sont morts, leur âme emportée par leurs auteurs. Parce qu’elle n’ose demander si d’autres partagent son impression, elle observe souvent le public au lieu des œuvres, et distingue le regardeur du simple visiteur. Personne ne la voit ; chaque regard qui ne s’arrête pas est comme un coup de gomme. A la fin, il ne reste plus rien, ni personne.

Lise, jusqu’à la femme en bleu, ne s’est jamais assise. Elle a suivi des collégiens moqueurs, des retraités appliqués, des étudiants ambitieux, des conférenciers exaltés... Elle a guetté ce moment où le groupe ou le couple explose, et que se produit, pour un seul, la sidération. Choc d’un tableau, qui fonce au contact d’un visiteur, peu prévenu, qui tombe en arrêt, touché on ne sait où dans son corps.

C’est pour cela qu’avant de l’appeler « Bambleu », les gardiens l’ont surnommée « L’incruste ». Normalement ils auraient dû l’interpeler, lui rappeler que se fondre au sein d’un groupe qui a payé sa visite guidée est interdit. Mais quelque chose en elle les désarme. On la dirait sortie d’un tableau, un personnage qui a juste assez de vie pour déambuler et regarder. Ils ne savent même pas si elle parle, se demandent s’il ne s’agit pas d’une performeuse, dont le comportement inoffensif va finalement aboutir à une œuvre dérangeante. Ils en ont tant vu.

« l’Incruste », devenue « Bambleu » est là depuis des semaines. Elle s’est assise au premier jour de l’exposition temporaire et n’a pas manqué une journée.
Au dernier matin, l’étudiant gardien, qui trompe son ennui en la dessinant, heureux d’un modèle si prévisible et disponible, s’installe à sa place habituelle.

Bambleu a disparu. La toile est blanche, immaculée.

Vénissieux avril 2018
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Ben LefranK · il y a
Belle découverte de culture, et la visite de ce musée je voudrai bien la faire pour ma part :-D
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Gali Nette · il y a
Très beau.
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Virgo34 · il y a
Une jolie histoire.
Je vous invite "A l'horizon rouge" en finale du Prix lunaire.

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Bruno Perera · il y a
Une petite préférence pour celui-ci.
Pourquoi ne pas l'avoir mis en "concours" ? Il mériterait bien plus de lecteurs.

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Ernestinemontblanc · il y a
J'ai peine à sortir de mon cercle habituel de lecteurs ( une vingtaine) surnommés "les abonnés forcés" et sommés d'apprécier mes textes, même les mauvais... !
La récente découverte de Short Edition est pour moi une révolution !
Merci en tout cas pour votre lecture.

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Elena Moretto · il y a
Ce tableau cache bien son jeu dites donc, j'ai beaucoup apprécié le côté décalé et mystérieux de votre écriture!
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Charlette · il y a
Délicat et mystérieux, un agréable moment de lecture !
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Robert Grinadeck · il y a
Beaucoup de délicatesse dans ce récit, tant dans le fond que dans la forme. Si vous le voulez bien et si vous ne l'avez déjà fait, je vous invite à faire connaissance avec un autre personnage énigmatique et solitaire sorti de mon imagination. https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/au-murface