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Baloo au Louxor... J'adore

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Corinne Torrelli

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Quand on est au fond, parfois un p’tit air suffit à siphonner le cafard qui englue la cervelle et l’empêche de swinguer. Juste 2-3 mesures jouées, chantées, battues.

Car il s’agit d’une bataille contre son propre camp. Soi noir vs Soi blanc sur le damier de l’existence. Une dichotomie implacable. Tenir ou crever. La loi du talion.

Je me croyais un battant avec mes 2m et mon quintal, ma carcasse à toute épreuve. Bonne situation, train de vie aisé, jamais seul, bref j’avançais épanoui et fier, swag dans mes pompes.

Du moins jusqu’à ce que je perde en domino femme, travail, maison, santé. J’ai oublié l’ordre d'ailleurs. Plongeon dans le grand bain du sordide avant la 'remontada', marche après marche, certaines immenses pourtant franchissables, la preuve. Je suis debout, l’âme recousue, à l’abordage de ma 2nde vie tel un Jack Sparrow. Et je le dois à mon pote Baloo.

Quartier Barbès, le cinéma Louxor arbore son originale façade d’angle créée par l’architecte Henri Zipcy, kitch sous ses mosaïques et scarabées en technicolor. Ca me rappelle l’école Boulle, le stage chez Frank Gehry à L.A., ma boîte. Ere révolue, fin de l’histoire. Un écriteau C’EST ICI, j’y vais.

Quand Baloo entre en scène, le salon du 2ème étage qui m’inspirait peu confiance en débarquant s’égaie de rose pourpre, de bleu cobalt, d’or des Pharaons. Nous voici 30 individus amassés tels des n° dans la sphère du Loto, guettant le sort. La loi des probabilités n’en a favorisé aucun. Je commence à me détendre au sein de cette zone inconnue, au contact d’étranges figures, à l’écoute de parcours pas croyables.

- Il en faut peu pour être heureux, vraiment très peu pour être heureux.

Dès la 1ère note, le secret des vitraux Art Déco du céramiste Amédée Tiberti jaillit du tréfonds des années Agatha Christie. Mort sur le Nil, Hercule Poirot. Des effluves néoégyptiens enivrent les chanteurs occasionnels, l’iris luisant d’une joie réparatrice. La graine est plantée, vite qu’elle germe pour sortir du tunnel.

- Prenez un verre d’eau et une paille. Soufflez le plus longtemps possible pour faire un max de bulles en gardant un débit d’air constant. Voilà, encore une fois, bien ouvrir son pharynx et détendre gorge et épaules. Parfait! A présent des vocalises pour chauffer la voix: s-z-n-é-a-o.

Au clavier, marquant de sa semelle le tempo syncopé, Jo le prof se démène. Noble initiative que cet atelier chorale, un vendredi printanier sur fond de mouvement social. En ½ cercle autour du piano, fi des tracas diurnes et doutes existentiels nocturnes. Qui suis-je? Où vais-je? A quoi bon? Où est le bonheur? Pourquoi et pour qui continuer? Que faire après s’il y a un après? Ai-je mérité ça?

Reviennent les images colorées de l’enfance grâce à un petit d’homme et un bon gros ours, sur des contretemps jazzy bab-dou-ah pom-pom-wa shou-bi-dou-wa. C’était cool, l’enfance. A quel moment le ciel est-il devenu gris et grimaçant? Au lycée entre les vers du Spleen de Baudelaire? Maudit ‘couvercle’.

- On reprend le 1er couplet depuis le début, bravo, ça a d’la gueule.

Une grosse fierté - sentiment oublié - s’empare de nous, artisans d’un chant commun, si peu doués à la base faut dire. Ainsi encouragée, la cacophonie prend comme la mayonnaise. L’appétit vient en mangeant; le ton juste en répétant, en travaillant, en ne cédant rien pour lâcher prise, yes!

- Détendus les cordes vocales, le bide et les abdos. Votre force doit partir du sternum, allez on se redresse, on regarde loin par-delà les vitraux de la salle. Remplissez l’espace de vos sons, de vos poumons, des bras.

Travailler sa voix aide à la reconstruction de soi, même sur ‘Le Livre de la Jungle’. Je trouvais ce choix musical ridicule au début or il m’a boosté à bloc, redonné confiance, rendu la banane et ma dignité. Respirer comme a dit Jo, à s’en faire tourner la tête. Ce doit être kiffant d’être ténor, de sentir sa cavité buccale résonner, son palais s’enflammer puis son cerveau voler. Dégage, Chauve-souris Spleenétique ’se cognant la tête à des plafonds pourris’. Plus jamais ça. Je veux une vie à ciel ouvert.

- Guy c’est super, viens au centre nous donner le LA.

Quelle leçon, mieux qu’un psy ou du Lexomil. J’ai pu résister à ces sirènes-là. Peut-être par orgueil. Merci le hasard pour cette annonce du 20 Minutes: «Vous voulez reprendre goût à la vie? Venez chanter vendredi 18h au Louxor. Gratuit». Jo et son association bénévole ont mis dans le mille.

J’ignore pourquoi j’ai lu cet encart et surtout pourquoi je me suis rendu au RDV. Peut-être le mot ‘gratuit’. Je n’ai jamais chanté, ni gamin ni dans mon bain. Mon ex avait une belle voix, j’aimais l’écouter jusqu’à ce qu’un jour, silence radio. La mélodie sourde de la solitude et du chagrin.

Je suis presque le seul homme du groupe, qu’importe, le macho s’est tu il y a longtemps déjà. Mon comportement passé était si nul. Parmi ces gens démunis, dormant dehors, élevant des gosses avec peu, devant coûte que coûte trouver le moyen d’aller jusqu’à demain, je relativise. Certains sont des rois de la débrouille, certaines des reines de courage. Faim, chômage, prison, coups, humiliation, alcool, trottoir, manque d’amour, perte d’identité pour seul horizon. Soudain je me sens usurpateur, mal mais pas assez. Cruelle hiérarchisation. Le sourire édenté d’un pépé rougeot et le signe timide d’une maman séropositive me disent de rester.

Je reste avec plaisir, sans apitoiement. A contrario c’est la franche rigolade ici, Jo s’arrache ses derniers cheveux. Avant le refrain, il nous propose un exercice: langue derrière les dents du bas, mâchoire baissée, prononcer ‘viéni’. Concert dissipé de bruits proches du dégueuli. Ben essayez.

En fin de séance, reprenant ensemble le gimmick d’espoir de Baloo, nous nous sommes quittés la larme à l’œil. Quels destins se recroiseront?

J’ai remonté un cabinet d’archi et bosse notamment à la rénovation du Louxor. Mais le vendredi 18h c’est sacré. Jo a passé la main, je dirige désormais la chorale pour ces tendres âmes à récupérer.

Baloo tu m’as sauvé. Il en faut peu...

PRIX

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Gaia Gallis · il y a
Bravo pour ce texte riche en résonances...
Si vous avez le temps, votre avis serait intéressant pour mon très très court EXIT
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/exit-4
Merci ! GG

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Jean Calbrix · il y a
Quelle magnifique cure d'optimiste que les chansons du Livre de la Jungle ! Bravo, Corelli. Je clique sur j'aime.
Vous avez soutenu Mumba et je vous en remercie. Soutiendrez-vous ma chienne Ianna en finale automne ? : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/me-chienne-ianna-dans-les-dunes Bonne journée à vous.

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MarieP · il y a
Une magnifique histoire comme on aimerait en lire plus souvent.
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Polotol · il y a
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Marianne · il y a
j'aime apprendre en lisant. Là, sur le chant , je suis gâtée
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Niagara · il y a
Ah Baloo !! J'y ai droit toutes les semaines en boucle
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Sylvie Franceus · il y a
La graine a bien poussé
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Fred Panassac · il y a
Le ton est souvent plus grave que drôle mais quelle écriture et quel sujet exaltant, cette musique salvatrice. Je confirme l’effet vitalisant de la pratique du chant ! Un bel abordage de la pente (vers le haut) et si bien écrit.
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Image de deleted
Utilisateur désactivé · il y a
mes 5 voix sans hésitation!! J'espère vous voir remonter dans le classement!

Je vous invite également à découvrir ma peinture pour la finale du concours Harry Potter: https://short-edition.com/fr/oeuvre/strips/dumbledores-tattoo-1

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Patrick Peronne · il y a
Mes vifs encouragements :-)
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