Avocado Toast

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Image de Hiver 2021
À proximité de la gare, une foule bigarrée courut, s’agglutina le long du quai, et prit d’assaut portes et fenêtres du train. Chacun – petit, grand, homme, femme – hurlait et brandissait sous les yeux des voyageurs cigarettes à l’unité, sachet de coca, jus de fruits douteux, avocats, citrons, ananas, mini savons aux étiquettes délavées… Les plus débrouillards avaient pris le train en marche. Ample jupon jaune, châle turquoise, chapeau noir traditionnel, deux nattes encadrant son visage buriné, une femme suivie de deux gamins se dressait devant nous. L’éclat de ses vêtements colorés ne masquait pas son extrême puanteur, au contraire il l’exacerbait. Tomas lui acheta deux pains. Il fit signe à un garçon, pitre maigrichon et rigolard, qui portait sur sa tête un plateau d’avocats de s’approcher. Tomas plongea ses yeux bleus dans les miens, m’offrit un sourire lumineux, prit mes mains, les posa sur mes genoux, paumes ouvertes et y plaça deux avocats.
— Aide-moi à choisir. Fermes et moelleux, dit-il en prenant appui sur mes cuisses nues pour se relever.
Bien que nous nous soyons rencontrés au départ du train en gare de Cochabamba, son geste n’était pas déplacé tant il semblait l’expression spontanée de son appétit de vivre. Il arrivait après une longue conversation, des éclats de rire, des confidences, des silences, des regards. Je le vis encore acheter des citrons verts, de la coriandre, une sorte d’échalote et des bières. Imitant comiquement les mimiques d’un magicien, il extirpa de son sac à dos un couteau suisse, une boîte de thon à l’huile, du sel. Clou du spectacle, il fit apparaître derrière mon oreille un sachet de poivre de Sichuan. Il me confia qu’il ne pouvait se passer de cette baie que je retrouverai une quinzaine d’années plus tard dans les sublimes bouillons de William Ledeuil, et qui à chaque cuillère me plongerait dans une brève, mais intense félicité. Le Sichuan me connecterait avec des émotions et sensations affadies par la grisaille du traintrain parisien. Durant quelques secondes, la vie pulserait en moi, je ressentirais le frisson de l’aventure, le trouble de la séduction.
Tomas qui avait coupé les pains, ouvert la boîte de thon, fait couler de l’huile pour mouiller la mie.
— Mouiller ? m’interrogea-t-il son sourire franc laissant apparaître une canine qui sortait du rang. Ça se dit en français pour du pain ?
Malgré les cahots du train, il cisela finement l’échalote au-dessus de deux moitiés de pain, répartit le thon, ajouta la coriandre et le Sichuan. Il écrasa une baie sur son index, la porta à ma bouche et caressa mes lèvres dans le même geste.
— Ça te plait ?
C’était surprenant, acidulé, pétillant. Éperdue dans l’instant, je me focalisais sur ses mains qui détachaient adroitement la peau de l’avocat, libérant sans l’abîmer la chair verte et jaune. Ses doigts courts et noueux décollèrent le noyau en deux gestes habiles qu’il répéta à l’identique, et détaillèrent les demi-avocats en généreuses lamelles. Ses mains avaient de la gueule, on les sentait à l’aise avec les objets, les animaux, les femmes. Robustes, elles assumaient de nombreuses égratignures, quelques piqures d’insectes, deux ongles cassés et un début de crasse sous les ongles.
— Sais-tu d’où vient le mot avocat, aguacate en espagnol ? De ahuacati qui signifie en nahuatl, testicule. Je viens de couper deux testicules pour tes beaux yeux.
Il éclata de rire. Il bazarda les lamelles d’avocat sur le pain, me demanda de presser les citrons verts, ce dont je m’acquittai gauchement sous son regard goguenard. Un pincement de cœur me saisit quand je vis le panneau : La Paz, 45 km. Il sala longuement l’avocat, émietta le poivre de Sichuan, referma le sandwich. Et me le donna.
Partis de Cochabamba à 8 h du matin, nous étions affamés. La nostalgie de ce voyage qui allait s’arrêter, le cafard à l’idée de reprendre le boulot à Paris disparurent dès la première bouchée. Les saveurs de la coriandre, du Sichuan, de l’échalote, du sel et du citron vert réveillaient le meilleur de l’avocat et du thon. Il y avait aussi un jeu des textures entre le pain à l’épaisse croûte croustillante, l’onctuosité fondante de l’avocat et la mâche du thon. Ce sandwich était une merveille.
— Reste, souffla Tomas.
Il me sembla évident que c’était la chose à faire. Je décalai de deux jours mon billet d’avion. Rentrée à Paris, jamais je ne revis Tomas. Je gardai toujours la recette de l’avocado toast qui deviendra, des années plus tard, le classique de mon restaurant.
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Pierre-Hervé Thivoyon · il y a
C'est un voyage agréable en sensoriel qui donne faim de mille goûts.
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Virginie Denise · il y a
Merci pour ce texte délicieux et drôle à la fois ( je n'avais pas vu venir la définiton en Nahuatl, je vais franchement sourire en préparant mon prochain avocat!).
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Sandrine Goullieux · il y a
Le cœur avait parlé et pourtant la raison l'a emporté... des regrets ?
En tout cas si le cœur vous en dit vous pouvez découvrir mon très très court "Le Lac", merci :)

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Viktor September · il y a
Miam! Miam!
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Keith Simmonds · il y a
Un grand merci pour cette recette exotique et délicieuse, Hélène !
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B Marcheur · il y a
Merci pour ce beau voyage.
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Mickaël Gasnier · il y a
Oui, " Mouiller " ça se dit en français... ;-) ^^
Trêve de plaisanterie, une très belle recette...
Parisienne Hélène ?

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Abdelaaziz Ziouane · il y a
Une recette savoureuse au coeur d'un récit joliment mené.
Bravo

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Helene Huret · il y a
Merci
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Ginette Flora Amouma · il y a
Une très bonne recette dévoilée avec sensualité .
Ajoutez à cela " ma cavatine d'aubergines" , et votre carte des menus exhalera tous les parfums du monde !

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Helene Huret · il y a
de joyeuses agapes en perspective!

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