aux quatre vents de la vie

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Quelques semaines auparavant elle sautillait encore sur les notes orientales du flamenco. Les oeillades aguicheuses de son déhanché entraînaient sa chevelure en cascade dans un roulis de vagues déchaînées. La danse faisait vibrer son corps et elle se sentait vivante et... entière.
Aujourd'hui elle avait rendez vous avec un oncologue pour la tumeur sous son sein droit. Ses amies avaient remarqué : "tu as maigri..." D'autres murmuraient de cet air de compassion compassé :"Elle ressemblait à une lionne..." Sa mère s'indignait : "certains envieraient au pendu sa morve !" Celle qu'elle avait formée et qui ne savait pas aligner deux phrases intelligibles piaffait d'impatience en lorgnant sur le work space à cloison vitrée et le magnifique papyrus qui s'étirait vers la lumière comme dans un jardin d'hiver.
"Quand s'écroule la vache, se multiplient les couteaux!"
Et voilà devant elle un long tunnel. S'ouvrirait-il un jour sur la lumière ?
Les analyses, radios, thérapies pleuvaient comme des instances qu'on ne pouvait plus ajourner. "Prends juste ça aujourd'hui... laisse ça pour demain... Chaque jour était devenu "le jour d'après".
Tout semblait se passer entre le crépuscule et l'aurore, le Couchant et le Levant, l'Occident et l'Orient : là où depuis toujours se levait la lumière pour nous orienter, nous guider.
Elle n'était pas femme à se plaindre. Dix auparavant, elle avait affronté Le fibrome et l'opération qui l'avait "castrée". C'est ainsi qu'elle l'avait vécu : avec cette hystérectomie elle avait perdu l'espoir d'avoir des enfants : son désir était resté comme un poignard en son flanc.
Le premier obstétricien, ponte-cheveux- plaqués- pas-un-qui-bouge, avait laissé tomber d'un air pondéré " nous pouvons aussi vous arracher tout ça par les voies naturelles. Rien ne se verra et cet été, vous pourrez même porter un bikini !" Elle avait juste refusé de donner son accord écrit. Inutile de faire des vagues !
Le second avec son nez épaté de boxeur avait pris le temps de parler avec elle en se souciant de ses désirs : "aimez-vous faire l'amour ?" Enfin, se dit-elle, quelqu'un qui comprend !" L'inévitable question "avez-vous consulté un autre obstétricien ?" et la relation prudente qu'elle en avait fait lui valut : "Oh... je connais...ne m'en parlez pas...quand je le croise dans les séminaires, je change de rangée !" Ca l'avait rendue à elle-même; et elle se souvenait encore de sa mine réjouie face à sa cicatrice :" mais regardez moi ça ! elle est pas jolie cette cicatrice ! Bientôt, il y paraîtra rien ! Aaahh ! "

Aujourd'hui face à l'oncologue, elle trouvait que le destin s'acharnait sur elle; son impassible discrétion cachait mal sa colère. Le médecin évoquait le protocole qu'elle devait accepter...ou pas...
- Mais Professeur, vous pensez vraiment...vraiment...
Il avait terminé la phrase pour elle :" Si je ne pensais pas que votre état pouvait s'améliorer, je ne vous proposerais pas cette intervention."
- Parce que, vous comprenez, je ne désire pas juste être saucissonnée.
- Je vous rassure... je ne m'adonne pas au plaisir du charcutage.
Et le regardant au fond des yeux: "J'ai déjà réfléchi à la mort vous savez... elle ne me fait pas peur".
- Mais nous n'en sommes pas encore là !
Toujours debout, clairvoyante, elle avait pris en horreur le mot "résilient"; sois forte et tais-toi! Ai-je le droit de me plaindre parfois ? mais si elle le pensait, sa fierté lui interdisait de le dire, d'avoir l'air de quémander.
Elle rentra chez elle. Lasse. Elle était lasse. Elle s'allongea et mit un CD. Et la musique coula comme un miel de spiritualité apaisante :
"T'es-tu baigné de parfum ?
Essuyé de lumière ?
As-tu bu l'aurore quintessence
En des calices d'éther ? [...]
Donne-moi la flûte et chante
Et oublie mal et remède
Les êtres ne sont que des lignes
Tracées... mais avec de l'eau."
A chaque instant elle vacillait entre espoir et pessimisme. Entre deux chimio, elle décida, avec une amie, de visiter des cimetières. Car se posait à elle la question de Où qui taraudait tout le monde : ceux qui étaient dans le "mitan" de la vie; ceux qui étaient entre ici et là-bas ; ceux qui n'envisageaient plus de vie après l'être aimé. Et les réponses étaient aussi nombreuses que les questions. Certains voulaient être enterrés là où ils étaient nés ; d'autres où ils avaient vécu, travaillé, aimé ; où ils avaient des attaches, leurs enfants, leurs amis qui peut-être viendraient parfois se recueillir.
Le premier cimetière lui fit l'effet d'un rocher écrasant sa poitrine : Tous ces bustes en marbre, d'hommes en bouc et moustaches, menton pointé vers le ciel, et derrière, tout derrière, pour les pauvres hères, un tas de terre, juste des fleurs impérissables, dans cet espèce de terrain vague attribué comme une négligence à la misère toutes origines confondues.
Dans le deuxième, les tombes disparaissaient sous les hautes herbes. Elle l'explora de loin. Elle se souvint de cette histoire de la vieille tante qui voulait absolument se recueillir sur la tombe de son époux. Elle avait bravé les hautes herbes et marché dans cette direction, et soudain la voilà au fond d'une tombe d'où elle commença à appeler "à l'aide !" Un fossoyeur qui passait par là, entendant ces cris de détresse, s'approcha. Elle le supplie de la remonter, mais il refuse net: "moi, ma p'tite mère, j'descends, mais j' remonte pas !"
Se sentant perdue, elle se mit à pleurer -fort à propos : la larme est l'arme "de destruction massive" de la gent féminine- : "Je t'en prie, je t'en prie, mon petit, je viens de la part de Dieu et c'est Dieu qui t'envoie!". Il finit par s'exécuter, même s'il était quelque peu gêné d'avoir à lui tenir l'arrière-train à pleines mains pour la remonter.
Après une halte de quelques jours, elle visita un cimetière oecuménique, déployé en étages, comme dans les paysages d'Asie. Ca sentait les conifères et l'eucalyptus. Elle respira à pleins poumons, comme si c'était la première fois ; comme si c'était la dernière fois. A l'entrée, un plan indiquait la distribution des tombes ou des urnes selon les différentes croyances ou non croyance Là, la photo d'un couple souriant,
ici, un nom chrétien et un nom musulman dans une même sépulture, là sans doute un ancien musicien, là une pierre gravée en caractères cyrilliques, plus loin la photo d'un enfant souriant entouré de ses jouets... et des herbes cultivées et des fleurs. Et en bas sur le chemin qui serpente, des joggers qui profitent de ce silence.
"Mmmm, fit-elle. C'est là qu'elle serait si... Demain, il fera jour...
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