Aux premières loges

il y a
3 min
1 441
lectures
47
Qualifié

"Les écritures sont les antidotes qui résultent des bouleversements de notre sacralité, puisse que le futur y soit déjà inscrit." "Los apocrifos son antidotes que resuelven los trastornos  [+]

Image de Automne 2020

© Short Édition - Toute reproduction interdite sans autorisation

Déjà trois ans qu’Edgard vivait dans ce camp de réfugiés installé sur une ancienne base aérienne de la banlieue de Toulouse. Trois ans c’est long, surtout quand on ne sait plus ce que l’on attend, surtout quand on a tout perdu, famille et biens comme les quelques millions d’autres réfugiés évacués manu militari.
Edgard se morfondait donc depuis trois ans en se demandant s’il reverrait un jour sa Gironde natale, ses terres, sa propriété. Rien que d’y penser le plongeait dans un désarroi profond. Comment allait-il les retrouver, s’il les retrouvait jamais. Des pilleurs seraient sans doute passés par là malgré les garanties des autorités sanitaires qui disaient s’occuper de tout et contrôler la situation. Tu parles ! Ils n’avaient rien contrôlé du tout, une petite tempête, une marée d’équinoxe un peu forte et puis le désastre !

La nation tout entière était traumatisée. Dans ce pays la maitrise du risque industriel était une religion et ce genre de cataclysme ne s’était jamais produit. Des accidents industriels, il n’y en avait eu bien sûr, des nitrates qui explosent par négligence, des produits nocifs qui fuient dans la nature ou qui s’enflamment, des poissons qui meurent dans des rivières saturées d’algues vertes, le pays avait à peu près tout essuyé dans le genre catastrophes chimiques, lisiers nocifs ou engrais au glyphosate. On savait gérer et les politiques, à force d’entourloupes et de langue de bois, faisaient avaler des couleuvres au bon peuple grégaire. Mais un accident comme celui qui se produisit en face de chez lui, on n'en avait jamais vu. Il faut dire qu’il était aux premières loges, ça il ne l’avait pas encore digéré. Quand il voyait autrefois des manifestants défiler en ville avec leurs banderoles contre les risques industriels, il rigolait dans sa moustache et s’en retournait à ses occupations. Il ne comprenait pas ces gens, des écolos comme son voisin qui s’était installé en biodynamie. Un néo-baba, un fantaisiste qui n’utilisait plus aucun traitement chimique, il allait voir avec le mildiou comment il s’y prendrait. Edgard, fort de ses certitudes, regardait toutes ces nouvelles techniques de culture de très haut et avec un certain mépris.

Il avait acquis ses biens de haute lutte, en écrasant ses rivaux au passage, avec quelques procédures judiciaires à la clef. Brouillé avec sa première femme, avec qui il avait entamé une procédure de divorce juste avant la catastrophe, il tenait à son « Château » comme à la prunelle de ses yeux. Il n’avait plus aucune nouvelle de son fils et sa compagne l’avait largué après une violente dispute au sujet de ses parts dans la société. Peu lui importait, l’essentiel c’était le « Château » et ses huit hectares de vignes, pensez donc, un « Première Côte de Blaye » à deux encablures des berges de l’estuaire juste en face de la centrale éponyme, aux premières loges !

Il était sur son balcon sous les trombes d’eau quand la vague de trois mètres submergea la route départementale et commença à envahir ses chais. Il était encore aux premières loges quand il aperçut à travers des rideaux de pluie les nuées de gyrophares agglutinés autour des réacteurs de la centrale et ses gigantesques tours de béton. La vague boueuse chargée d'embâcles obstrua les pompes de refroidissement et coupa l’alimentation électrique. Le local des groupes électrogènes de secours étant lui-même noyé dans l’instant, les réacteurs n’étant plus refroidis explosèrent. Le syndrome chinois ! Les cœurs des réacteurs entrèrent en fusion. On évacua le pays dans un rayon de cents kilomètres autour de la centrale. Edgard n’attendit pas l’ordre d’évacuation quand il assista en direct à la première explosion du réacteur numéro trois. Il ferma tous les volets du château, les portes à double tour, pris quelques effets, monta dans son gros SUV 4X4 et partit sans se retourner, les vendanges n’étaient même pas terminées.

Des ruinés comme lui, il y en eut à la pelle. Les célèbres vignobles du bordelais burent tous la tasse radioactive. Aucune compagnie d’assurance n’eut les reins assez solides pour indemniser un tel patrimoine. Une grande partie de la région Aquitaine fut évacuée dans un rayon de cent kilomètres et tous les réfugiés de l’intérieur, comme on les appelait dorénavant, durent refaire leurs vies ailleurs, moururent de chagrin ou du cancer de la thyroïde.

Ce matin Edgard est allé au courrier, il n’attend plus rien mais on ne sait jamais. Rentré dans son bungalow, il ouvre le placard de la kitchenette, prend sa dernière bouteille de blanc 1998 sauvée des eaux, s’assoie. Dans un cérémonial presque sacré, il la débouche, hume le bouchon longuement et verse le précieux nectar dans un verre à pied. Il savoure alors les arômes d’un monde perdu, sacrifié sur l’autel de l’énergie nucléaire.
47

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,

Vous aimerez aussi !

Très très courts

La traque

Gérard Jacquemin

Les premières neiges de l’automne saupoudraient déjà le sommet du mont Pelat, là-haut à trois mille mètres d’altitude. À l’affut derrière un bosquet de mélèzes, Jean observait les... [+]