Aux Poses

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Massif, il s’imposait à l’horizon. De tout son poids, il cherchait à effrayer ceux qui l’entouraient, ceux qui osaient êtres proches de lui et des biens qu’il protégeait. Solidement établi sur ses membres, il exhibait sa force et dévoilait ses innombrables dents d’acier. Le torse bombé, la tête haute, il crispait ses poings, prêt à vous attraper et à vous engloutir. Respirait en lui, l’éclat d’une beauté à la fois farouche et chaste. Ces traits réguliers, sa peau blanche et rugueuse semblable à une pierre de taille fraîchement posée, lui donnaient un air de majesté. Tout dans sa constitution dégageait une dignité naturelle contrebalancée par son ossature lourde où manquait le panache qu’on lui aurait imaginé.

Tandis qu’il restait là, seul au milieu d’une foule qui se gardait bien d’approcher, une jeune femme lui fit face, sans complexe. Plus elle avançait, plus elle paraissait frêle et dominée par la figure à laquelle elle s’opposait. Pour le regarder droit dans les yeux, elle était obligée de lever sa tête menue. De dos, elle semblait affronter un Goliath. Elle se tenait devant le Panthéon.

Si l’on s’amusait à changer de perspective, on pouvait voir le regard rêveur de la jeune femme. Les yeux éteints et fixes, il était visible que la vue du Panthéon l’avait projetée dans les méandres de réflexions métaphysiques concernant les illustres locataires du monument. Elle restait ainsi, bras ballants, la tête relevée – Statue de la Victoire qui passe en revue la postérité.

La lutte statique, entre le solide défenseur de la gloire et la fringante victoire à son assaut, était ponctuée, à intervalles réguliers, par un mouvement de balancier de l’assaillante qui scandait la marche de ses pensées. Ses yeux s’allumaient subitement et déclenchaient une rotation du bassin et un élancement du bras droit. On voyait sa main s’agiter sans qu’on sache le but de la manœuvre. Aussitôt, elle repartait, mais avant qu’elle ne remonte à sa position initiale, on pouvait voir l’anxiété la gagner l’espace d’un instant. Ses paupières s’ouvraient, ses traits se contractaient le temps d’une évocation, puis la grâce de ce visage de marbre reprenait son empire.

Avait-elle peur qu’on vienne l’interrompre dans sa méditation combative. Il semblait surtout que, profondément renvoyée à son avenir, tant la vue du panthéon l’avait frappée, sa conscience émergea parfois à travers un instinct de conservation qui l’obligeait à se retourner. La Victoire tint ferme pendant plusieurs minutes. Tous ceux qui passaient près d’elle respectaient son intense lutte, tout juste lui lançait-on un regard furtif.

Au terme d’un effort qui devait être unique, elle parvint à sortir définitivement du doux rêve de la postérité. Ses yeux se rallumèrent, ses lèvres prirent des plis élégants et évocateurs de satisfaction. La vie regagnait ses traits et réanimaient le corps statique. Elle pivota et marcha à pas rapide, comme si elle fuyait le Panthéon.

Une débâcle ? Mais sa marche était allègre et légère. Une victoire ? Après quelques pas, qui étaient presque des sauts, elle parvint au but - son appareil.

Elle le décrocha du trépied. Sa colonne se brisa, ses épaules se voûtèrent, sa nuque se courba. Elle moissonnait son ouvrage. Ses doigts s’agitaient frénétiquement pour faire défiler les photos. A mesure que les photos s’entassaient, ses yeux gagnaient en volume. Un sourire avide imprégna de son sceau les traits de son visage. L’ivresse la gagnait. Elle dévorait ses portraits. Puis, satisfaite, elle saisit ses armes.

Son visage redevint serein tandis qu’elle gagnait de nouveau le Panthéon, fier combattant désormais envahi de touristes victorieux d’eux-mêmes.
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