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Aux portes secrètes de l'existence...

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Marie De Chalus

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Quand le moment fut venu, après une profonde expiration, je décidai de fabriquer sur le portail de ma maison une boite aux lettres tout à fait unique et spéciale. Je la conçus comme une cage à oiseaux à la porte largement ouverte. Je fixai chaque barreau avec des matérieaux de récupération de vie : des bouts d’émotion, de la ficelle de ciel, des clous de chagrin...

Une fois l’ouvrage achevé, j’écrivis en lettres colorées en guise de nom la devise suivante : « venez, je vous attends ». J’intuitai que le facteur comprendrait, même si j’ignorais tout de son organisation postale.

Puis, patiemment, j’attendis. Certains matins, j’avoue avoir été découragée de ne rien recevoir. Ce vide me pesait terriblement. Mais je fis confiance aux conseils de Prévert et à sa poésie « Pour faire le portrait d’un oiseau ». Peu importaient les années d’attente, les traces de rouille et les premières rides. Et un matin, un matin qui ressemblait à tous les autres, j’eus la joie impromptue de trouver deux courriers déposés délicatement dans la cage.

La première lettre se lisait comme suit :

« Mon être à naître repose en toi. Ce rien loge au creux de tes reins.

Tu ne sais pas d’où je viens, toi l’existante du jour. La pénombre de la nuit des origines est désormais à des années lumières de ton quotidien. Je l’oublie moi-même aussi un peu plus au fur et à mesure que ton ventre s’arrondit. Viendront bientôt le temps des mois et des années, et l’espace de la terre. Pour l’heure, je ne suis pas encore. Je suis seulement dans l’interstice, hors chronologie, en apesanteur.

Mais toi, la déjà née, tu m’attends déjà avec amour. La vie m’accroche à la cordée de ton corps et de ton esprit. Et la rencontre de ton désir me fait advenir. Chaque matin, l’existence s’ancre davantage dans mon rivage, et sculpte la proue de mon visage, tandis que se replient au fond de mes entrailles les voiles invisibles de mon âme.

Nous cheminons tous deux en miroir.
Tu ignores l’aurore qui m’auréolait avant que tu ne m’apprivoises. Et j’ignore tout de ce monde où ta voix m’invite à pénétrer.
Les médecins t’ont appris et tu sais déjà les défaillances qui m’habitent. Ne crains pas. De mon point de vue privilégié, j’ai détecté à l’échographie des forces vives qui en moi crépitent.
Tu as déjà peur pour moi. Je m’abandonne avec confiance à ton amour gratuit et inconditionnel.
Tu portes mon corps, je supporte ton âme.
Tu me fais chair, je te suis cher.
Ma naissance renouvelle ton existence.

Ainsi, sans pouvoir nous voir, nous nous regardons pourtant déjà droit dans les yeux. Maman, quand je serai dehors, gardons ce secret du dedans : « on est jamais vraiment soi-même tout seul ». »

La deuxième lettre se déchiffrait encore plus difficilement que la première, se dérobant souvent à mes yeux. Je dus m’y reprendre à plusieurs fois pour arriver à ceci :

« J’ai perdu mon être quand j’ai du naître à l’ailleurs. Ce passage [....] je ne parvins pas à déchiffrer les deux phrases suivantes. [...]... accompli et souriant. Il faut m’imaginer en paix, je suis en grande paix.

Même sans oreilles je ne suis pas sourd à ta révolte face à la souffrance. Mais l’outre-tombe n’a pas fait de moi un magicien ou un surhomme. Avant, comme toi, j’existais. Maintenant que je n’existe plus, je peux enfin être vraiment vivant.

Tu cries : pourquoi ? quel est le sens ? Oublie le sens, cherche la direction. Trouve des pour quoi. Accepte ce qui existe, et oriente ton existence vers la confiance et la joie profondes qui nichent en toi. Je ne peux pas t’aider de la manière dont tu voudrais. Mais je peux t’aimer, et vivre avec toi tous les jours, pour toujours.

Nous sommes séparés par une paroi aussi fine que le ventre d’une femme enceinte. Je suis simplement rené, et toi, être, encore à renaître. Mais nos cœurs profonds battent déjà l’unisson. Et dans ce cœur à cœur inédit, écoute ce secret, à l’avant-goût de paradis : « rends-toi dans l’existence à la vie, et elle te le rendra au centuple dans l’au-delà. »"

Avec le temps, ces lettres ont disparu. Je doute parfois même les avoir reçues. Les ai-je rêvées ? M’ont-elles été réellement adressées ? Qu’importe. Aujourd’hui, j’ai décidé de les encrer, et de les confier à votre bienveillance. Les voici donc parmi nous, dessinées dans notre espace temps, partagées sur une plateforme parolière qui vogue aux confins d’un monde numérique.

Je vous laisse vous en imprégner. Si vous souhaitez me répondre, dans l’existence ou dans le silence, vous savez où me trouver. Mes boîtes aux lettres réelle et spirituelle vous seront toujours grande ouvertes...

PRIX

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Gisny · il y a
Entre la fiction le réel imaginé et le talent de l'écrire, votre texte n'est pas facile mais, justement, intéressant. Alors bonne chance à vous.
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Coralie · il y a
Merci pour cet écrit très émouvant et beau plien d'espérance.
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Dimaria Gbénou · il y a
Style poétique parfait. Délicatesse et finesse, j'aime. Mes voix +++. Une visite sur ma page pour lire et possiblement soutenir mes deux textes en compétition me fera plaisir. " Sous le regard du diable ". https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/sous-le-regard-du-diable

https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/malchance

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Zouzou · il y a
Les lettres comme transition positive, mes voix!
Je concoure aussi si vous aimez

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ALAN ROEA · il y a
Des mots bleus, pleins d'étoiles à vous mettre au coeur. Merci
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M. Iraje · il y a
Quand le facteur a des airs de cigogne, c'est chou ☺☺☺ !
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P2AM de Chalus · il y a
Merci pour ces boîtes aux lettres toujours ouvertes... Belle plate-forme parolier
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Stephanie Presle · il y a
Marie, tes poèmes sont de plus en plus beaux. Comme ils m’apaisent ! Comme ils sont toi !
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Jo Kummer · il y a
Une oeuvre émouvante où les lettres sont porteuses d'espoir ! Mes voix pour le texte de Marie.
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Chantal Sourire · il y a
Mon vote pour cette jolie plate-forme parolière...
Et une invitation sur ma page si le coeur vous en dit...Merci !