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Aux marches du palais

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Kitty Loney

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C'est là que je la vis. Au bas des marches qu'elle s'apprêtait à gravir. Aux marches du Palais de la Danse, il y avait cette fille. Pas tant si belle que ça, loin de là, à mon avis. Mais pas mal du tout quand même, toujours de ce même avis que j'aime à porter sur les gens et les choses. Un charme certain, la demoiselle ; un petit quelque chose qui vous aimante - si hétéro vous êtes, ainsi que je le suis moi-même - vers ses formes voluptueuses.
Je l'observai une seconde à peine et sitôt la dévisageai-je que je l’envisageai et pénétrai à sa suite sans plus de réflexion dans cet endroit bien étranger à mon univers personnel. Peu importe. Mes jambes avançaient, je suivais. Comme ça.
A l'intérieur, les lumières tamisées reposaient des lampadaires criards de l'extérieur. La salle était comble avec un bar tout au fond sur la droite et au centre le pourquoi de ce «Palais» : la piste de danse. Et ça tournait, tournoyait, tournicotait. A deux collés, les danseurs valsaient avec élégance. On voyait bien que les femmes, chacune à sa manière, s'était faite la plus belle pour aller danser. Idem pour les hommes si l'on peut dire : gominés, costumés, cravatés ou nœuds-papillonnés. Devant le bar, quelques rombières enrobées attablées à de petites tables rondes sirotaient du bout de leurs lèvres cramoisies un quelconque vin cuit.
Tout miroitait : lustres, bijoux, montres de luxe en R, soieries et organdis. Même le brouhaha des voix et de la musique mêlées étaient clinquants et festifs avec en même temps quelque chose de feutré, presque secret. Tout cela sentait le relâchement et la détente d'un soir de semaine.
Je repérai la belle que j'avais perdue de vue en essayant de me familiariser avec un lieu si incongru que je croyais qu'il n'en existât plus de cette sorte, une salle de bal d’un autre âge. Une flûte à la main, près du bar, elle discutait en souriant avec un bellâtre teint en blond. Puis, posant tous deux leurs verres, ils se lancèrent à l'attaque sensuelle du tango commençant. J'en profitai pour moi-même m'enfiler une bière.
Je préméditai une stratégie d'approche alliant civilité et politesse bien que fortement connotée baise. Le hic c'est que je ne savais ni ne voulais danser ces trucs-là et encore moins m'user les oreilles sur ce genre musique ringarde. Mon cœur de rocker se révulsait de dégoût. Mais bon, je n'avais pas l'intention de m'éterniser ici de toute façon ; plus exactement, je ne comptais pas qu'on s'éternise ici après les présentations. Un petit hôtel me semblait plus adapté à la suite de la soirée où je comptais sur un prompt déguenillage et - fissa – un ébahissement des sens. Comme on le voit : je suis non seulement une personne déterminée mais également intimement persuadée que mon charme est irrésistible. Faut positiver dans la vie. Et, quand on veut, on peut. Ce sont des affirmations que je me répète le matin, face à la glace. Et, assez souvent, ça marche.
J'observai le couple danser voluptueusement et quelle ne fut pas ma surprise quand, la danse terminée, tous deux prirent la direction l’escalier qui descendait vers les toilettes. Nom de Dieu !
La salooope !
Dégoûté, je commandai une autre bière tournant le dos à la piste.
Bon, d'accord, c'est une chaudasse. Mais mon tour peut venir et quand je la revis quelques minutes plus tard dans la salle, non accompagnée, je décidais de corrompre ma rock attitude et m'approchait d'elle sur air de java. Un autre gars fut plus rapide et l'empoigna sans un mot mais d'un air joueur et rieur qui eut l'heur de lui plaire. Je me retrouvai comme un con sur la piste, fit genre je cherche quelqu'un des yeux. Puis, me rencognai à nouveau au bar.
Là, rebelote. Danse finie, direction chiottes. Je sais, je suis vulgaire. Mais on le serait à moins. Et à quoi bon raconter si on ne peut parler franc ! J'avais décidé d'abandonner la partie et de rester là, à me bourrer la gueule en solo. Ici ou ailleurs !
Et ma frétillante bougresse semble connaître toutes les danses qui n’en refuse aucune.
J'eus alors tout le temps de l'observer dans ses valses et venues. Un tour de piste et hop on s'éclipse ! Je finissais par lui trouver un sacré tempérament voire une fameuse endurance : tous ces types en une soirée !
La saloooooope !
Le présent cavalier était du plus mauvais goût : moustache noire et cheveux idem collés vers l'arrière, chemise satinée criarde tendance gypsy. Bref, ils dansèrent puis descendirent les marches du bonheur. C'est soudain que l'étincelle se fit en mon esprit : elle remontait toujours seule et nulle trace ensuite du bellâtre en bas convoyé. Tiens, tiens. Bizarre et en même temps étrange. En la regardant bien tandis quelle revenait dans la salle sans le moustachu, je la vis pourlécher d'un air glouton ses lèvres écarlates et quelques gouttelettes rouges parsemaient son chemisier blanc ; ce n'étaient sûrement pas des petites fleurettes décoratives.
L’alcool aidant je m’échauffai grave. Au bord du délire, j’en vins à voir le Palais de la Danse comme un château barbe-bleuesque : le mot «toilettes» ne rime-t-il pas avec «oubliettes» ? Je jubilai intérieurement me persuadant intérieurement que j’étais le seul à cerner la situation, les danseurs dansant eux innocemment et connement sur la piste. Bande d’ignorants ! Bande de ploucs !
Ma croqueuse se dirigeait nonchalamment vers le bar où je l'interceptai en lui tendant une coupe de champagne, prêt à vendre mon âme au musette.
Là, je me rends compte que, de près - est-ce son haleine ou bien l’exsudation de ses pores échauffés ? - mon aguichante dégage un fumet corsé vaguement organique et un peu écoeurant comme une concentration de toxines animales qui, loin de me repousser, m’attire terriblement. Et donc je me suis lancé, aventurier des parquets glissants puis découvreur de profondeurs inconnues. Ne dit-on pas qu’il faut tout essayer une fois ? Et moi je ne me suis encore jamais tapé une vampiresse. Alors...

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Coraline Parmentier · il y a
Génial, j'ai adoré, bravo !
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