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[Le présent récit a été écrit à quatre mains, avec ma compagne de route, Rada. L'idée est simple : chacun commence une histoire et on échange les feuilles 3 fois. C'est donc l'autre qui finit l'histoire. Seule contrainte : chacun donne un mot à l'autre qui doit figurer dans sa première partie. Ici, l'adjectif "auréolé".]

L'aurore naissait sur la forêt, la lumière grandissante effacait peu à peu du ciel les étoiles, les météores et la Voie Lactée. On n'en voyait plus que l'envoûtant et étrange reflet tombant sur les troncs et les feuilles des arbres en bordure du bois. De la plaine adjacente, marquant un temps d'arrêt dans sa marche, elle s'esbaudit silencieusement devant cette orée au lait.
Elle se tenait à la frontière entre ces deux mondes au moment où le Soleil lançait ses premiers rayons à l'assaut de la Terre endormie et des rais de lumière obliques, pénétrant la forêt, imprimaient leurs stries parallèles entre les arbres et l'invitaient à leur suite, à entrer en ce royaume.

Après s'être délectée de la beauté des choses de ce monde, elle remercia le Soleil d'en être à l'origine et reprit ses esprits. Elle se souvint pourquoi on l'avait envoyé à l'orée de la forêt. Elle devait recueillir le lait du ciel éther puis le miel du Soleil dans deux petites fioles avant que la lumière n'entre dans la mystérieuse allée des cèdres. Alchimie délicate de ce bref - donc vital - instant, passage des ombres de la nuit à l'éclat du jour que les abeilles, petites soeurs des fleurs et des arbres connaissent sur le bout des ailes.
C'est par leur observation que la vieille druidesse du village avait découvert le secret de cet élixir de vie dont elle guérissait les siens. Comme les petites butineuses sous l'égide de leur reine, la druidesse perpétuait l'harmonie de sa ruche, son village. On n'avait jamais vu un médecin de la ville, ni utilisé un médicament, ni la décoction de gencives d'opossums albinos d'un quelconque charlatan. On y mourait parvenu au terme de son temps, sans souffrance et sans maladies.

À l'aide d'un petit instrument de bois, l'apprentie druidesse récoltait à présent dans la corolle fragile des fleurs, de ses doigts hâtifs et habiles comme des abeilles, les précieux liquides. Ses deux fioles remplies des magiques sucs, l'un d'un blanc pur et mat, l'autre rayonnant sa clarté d'or, elle devait s'avancer ensuite dans l'allée des cèdres qui la conduirait à la grande pierre au sommet de laquelle le temps et la pluie avait réalisé un creuset naturel dans le granit pulsant des respirations de la terre. Les cèdres, aux racines sensibles avaient poussé ainsi, le long d'un conduit d'énergie qui aboutissait à la pierre.
Là, dans le silence de la clairière, elle versait puis mélangeait doucement les produits de sa récolte. Alors l'alchimie opérait, le miel et le lait mêlant leurs sucres, la puissance sacrée du Soleil, le faiseur de vies se mêlait à l'opacité et aux mystères de la nuit où se reposent et maturent les esprits. De cette union naissait une eau précieuse qui contenait harmonieusement tous les principes de l'existence, propre à rééquilibrer la santé des malades et des esprits troublés.

C'était la première fois qu'elle réalisait elle-même l'élixir de vie, cette onction que tant d'Hommes se sont evertués à rechercher, y laissant leur vie. Elle était inondée de joie de ressentir le privilège ultime d'être un modeste canal entre les Hommes et les dieux. Puis elle se souvint que ce privilège lui était donné parce que la transmission avait été opérée et qu'à l'instant même où elle prenait ses pouvoirs de guérisseuse, la vieille druiddesse qui l'avait élevée, partait pour d'autres cieux. Une larme nacrée et dorée coula de ses yeux et tomba sur le sol. Il en poussa un chêne qui est aujourd'hui centenaire.

Il est devant tes yeux, mon enfant.

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