Au supermarché, le samedi matin

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Bonjour, j'écris de petites histoires depuis un bail. J'aime l'histoire et la SF, ma région et le polar, ma femme et le fantastique. Bonnes lectures  [+]

La vieille dame tourna sur elle-même. Difficilement, elle regarda autour d’elle comme si elle était perdue. Ses yeux myopes, et atteint d’un début de cataracte, essayaient de percer le brouillard dans lequel elle vivait constamment. Une mèche de ses cheveux blancs s’échappa de son chignon serré. Sa robé imprimé de motifs fleuris défraîchis ne parvenait pas à couvrir ses bas de contention couleur chair qui tombaient en accordéon sur ses chaussures orthopédiques.
Elle fit quelque pas vers moi, sans me voir, caché comme je l’étais depuis mon poste d’observation. Elle fit à nouveau demi tour et reparti dans l’autre sens. Elle arpenta de cette façon l’allée centrale du supermarché pendant encore quelques minutes. Je voyais au fur et à mesure de ses allées et venues son visage se décomposer, l’étonnement faisant place à l’incompréhension, puis à la consternation.
Pour m’approcher d’elle, j’arrêtais de faire mine d’examiner les saucissons secs à l’entrée du rayon charcuterie. J’évitais les chariots, les ménagères, les enfants bruyants avec une élégance qui traduisait une longue pratique de la circulation dans les rayons des hypermarchés le samedi matin. Une fois juste derrière elle, je l’interpellais :
- Madame ? Excusez moi ?
Elle se retourna avec sur le visage une expression de parfaite incompréhension. Ce qu’elle vit dû la rasséréner quelque peu car un début de sourire accompagna son « oui ? ».
- Vous allez bien ? demandais-je
Qu’un homme de 30 ans bien habillé, les cheveux courts, rasé de près, portant des lunettes et une veste de costume lui adresse la parole pour s’assurer qu’elle aille bien acheva de la rassurer.
- Oui ça va me répondit-elle. Elle hésita juste un instant. Je suis un peu perdu, j’étais persuadée d’avoir laissé mon chariot de course ici. Je ne le retrouve pas.
- Oh, c’est embêtant. Je pris ma voix la plus proche de celle du petit fils idéal. Voulez vous que je vous aide à le retrouver ? Vous êtes de sûre de l’avoir laissé ici et pas dans un autre rayon ?
- Je pense oui. Je l’avais laissé dans l’allée centrale à ce niveau là.
D’une main ridée et recouverte de taches brunes elle me montra vaguement le début du rayon fruits et légumes.
Je l’ai laissé là pour aller chercher des yaourts et du café.
Le café et les yaourts étaient à plus de trois rayons de distance des fruits et légumes. Elle venait d’avouer. Je souriais en lui prenant le bras pour la faire avancer en direction des produits pour animaux.
- Nous allons chercher un peu ensemble si vous voulez, proposais-je.
Elle se laissa faire. Je sais d’expérience que le coin des animaux est calme le samedi matin. L’odeur des litières rebute certainement les ménagères. Arrivé devant les graines pour oiseaux, elle s’arrêta.
- Je ne pense pas que je sois allé aussi loin avec mon caddie. Je ne viens jamais par ici.
Je regardais autour de moi. Nous étions seuls.
Je m’approchais de son visage, tout en lui tenant toujours le bras. Mon sourire se figea. Son regard trouble fit le point sur le mien. Je sentis son corps se raidir légèrement, un vague sentiment d’inquiétude la faisant tenter de reculer d’un pas.
Ma voix se fit froide quand je lui dis :
- Madame, votre chariot a été vidé. Votre liste de course déchirée. L’heure et demie que vous venez de passer dans ce magasin, hé bien, c’est comme si elle n’avait jamais eu lieu. Vous allez devoir recommencer. Mais si vous refaites vos courses aujourd’hui, peut-être que quand vous allez abandonner à nouveau votre chariot plein de course, nous recommencerons, puis encore une fois. Jusqu’à ce que vous compreniez que vous ne devez ni abandonner votre caddie en plein milieu des rayons, ni faire vos courses le samedi.
Elle me regarda comme si j’étais fou.
- Vous devez comprendre que vous n’êtes pas la bienvenue ce jour de la semaine dans un magasin de cette taille. Vous gênez. Donc tant que vous n’aurez pas compris, nous continuerons à vider votre chariot pour que vous soyez contrainte de recommencer.
Je lui lâchais le bras. Sur un dernier sourire, je m’éloignais.
La vieille dame mis quelque secondes à reprendre ses esprits avant de prendre la direction de la sortie.
Une fois de plus j’avais réussi. Une vieille de moins ferait ses courses le samedi matin.
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