Au service de leurs majestés

il y a
3 min
579
lectures
280
Finaliste
Jury

Fante, Steinbeck, Céline, Jaenada, Nabokov, Damasio, Murakami, Buzzati, Calvino, Carrère, Cavanna, Kafka, Sfar, Larcenet, Kristof, Gary, je vous aime  [+]

Image de Hiver 2021
Cela a commencé par une piqûre sur l’orteil. En guise d’avertissement.
Si ça n’avait tenu qu’à moi, il n’y aurait pas eu d’ultimatum : j’aurais directement visé la gorge.
Seulement par chez nous, le « moi » ça n’existe pas. « Nous » avons donc choisi pour cible le gros orteil. Douloureux mais sans conséquence.
Le type a bondi de son transat. Merde alors ! Saloperie de bestiole qui vient le piquer sans raison au milieu de sa sieste du dimanche ! Il a attrapé le magazine qui traînait dans l’herbe, seule arme à sa portée. Trop tard évidemment. Le dard s’était logé dans le gras du pouce, entraînant hélas avec lui une partie de l’abdomen de Julia qui, les tripes à l’air, s’éloignait en zigzaguant. Elle ne survivrait pas longtemps. Nous sommes des kamikazes, et nous le savons.
L’homme se tenait debout, suant et haletant, le journal levé au-dessus de sa tête, scrutant la campagne de ses petits yeux mauvais.
— Qu’est-ce qu’il t’arrive, François ? a demandé sa femme vautrée sur l’autre transat, sans lever les yeux de sa tablette.
— Une saleté d’abeille, voilà ce qui m’arrive ! La vache, ce qu’elle m’a fait mal !
— Tu veux de la pommade ?
— J’en ai ras le bol de ce con de voisin ! Je lui ai dit cent fois que ses ruches étaient trop près de chez nous. Tu parles, Charles, il en a rajouté quatre au printemps dernier !
— Allons, calme-toi, tu vas encore faire monter ta tension.
Il a grogné encore un instant, puis s’est rassis.
Samantha, Rosie et Carmen l’attendaient au fond de la chaise longue, dards pointés vers le ciel. Ça ne pouvait pas rater.
Il a hurlé. C’est épais, une fesse, surtout la sienne, mais trois piqûres d’un coup, on les sent passer. Il a empoigné le transat et l’a projeté contre un pommier, avec les restes de nos camarades. Aplati par un énorme cul, tu parles d’un martyre.
— Merde, merde et merde ! Ce coup-ci je vais lui dire deux mots !
Il a jeté le magazine, et s’est ébranlé d’un pas lourd vers le jardin du voisin.
— Je veux pas voir ça, a dit la femme. Je vais chercher le courrier. Je reviendrai quand tu seras calmé.
Il a grommelé quelque chose, mais n’a pas ralenti. Il a foncé vers son destin, sûr de son bon droit. Exactement comme on l’avait prévu.
Je l’ai doublé sans qu’il s’en aperçoive, pour prévenir les autres.
Autour des ruches, le gros des troupes était en ordre de bataille, armée invisible et silencieuse tapie dans l’herbe. Nul besoin de directives : chacune savait instinctivement quelle était sa mission, connectée aux autres par cette alchimie dont nous avons le secret depuis des millions d’années, et qui échappe désespérément aux humains.
Une fois n’est pas coutume, les reines elles-mêmes étaient de sortie. Chacune à la porte de son palais, entourées de leurs gardes, elles avaient cessé de pondre pour assister à l’événement.
L’homme s’est arrêté à quelques mètres des ruches (j’aurais dit sept mètres vingt-huit, à vue de nez, mais je ne voudrais pas une fois de plus faire étalage de notre supériorité en termes de relevé topographique).
Il a beuglé :
— Leenhart ! Je sais pas si vous êtes là, mais je vous signale que vos foutues butineuses ont pris mon derrière pour un brin de lavande. Alors soit vous leur payez des lunettes, soit vous dégagez vos cabanes à miel ! Eh ! Vous m’entendez ?
Leenhart n’était pas là, on s’en était assurées. Même s’il nous fait trimer à longueur d’année, c’est un brave type, il ne valait mieux pas qu’il voie ça.
Sans concertation, sans qu’aucun ordre ne soit donné, nous avons lentement décollé, comme un seul corps liquide et démesuré. Il est rare d’assister au vol simultané de cinquante mille abeilles, c’est un spectacle grandiose, effrayant. Le bruit généré par autant de battement d’ailes ne ressemble à rien de connu. L’espace de trois secondes, le type s’est demandé ce qui arrivait. Peut-être a-t-il pensé à un orage, quelque chose comme ça. Et puis très vite, il a cessé de penser.

Lorsque nous avons quitté son corps, ce n’était plus qu’une grosse boursoufflure étalée dans la prairie. Une bouse informe, sans plus rien d’humain.

Nous ne nous laisserons plus faire.
Plus jamais.

***

— François ! Écoute-moi, c’est important ! crie la femme depuis son jardin. On vient de recevoir un courrier de relance de la mairie. C’est rapport au glyphosate. Le maire dit que si on continue d’en mettre dans les champs de maïs malgré le décret, ça va mal finir... François, tu m’écoutes, oui ou non ? Qu’est-ce que tu fabriques couché dans le pré du voisin ?
280

Un petit mot pour l'auteur ? 101 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Juliette Makubowski
Juliette Makubowski · il y a
Diaboliquement drôle. Toutes mes voix et je m’en vais lire vos autres œuvres !
Image de Virginie Denise
Virginie Denise · il y a
Mon soutien à vos abeilles!
Image de Claire Dévas
Claire Dévas · il y a
Je suis totalement solidaire de cette ruche de kamikazes ! Ces amusantes combattantes m'ont enthousiasmées ! Courage et haut les vrombissements !
Image de Choubi Doux
Choubi Doux · il y a
Comme une sucrerie apprivoisée :)
Image de Philippe Clavel
Philippe Clavel · il y a
ce texte prête aux abeilles des comportements qu'elles n'ont pas et au glyphosate, des propriétés qu'il n'a pas
Image de Yannick Barbe
Yannick Barbe · il y a
Merci pour l'info. Il semblerait aussi que les sirènes n'existent pas et qu'un loup ne peut pas avaler une vieille dame sans la mâcher, pensons à le signaler à messieurs Andersen et Perrault.
Image de Philippe Clavel
Philippe Clavel · il y a
ne prenez pas la mouche, ne restez pas enfermé dans votre bocal.je vous recommande la consultation du site de l'AFIS (animé par d'éminents scientifiques) sur les rubriques "abeilles" et "Glyphosate", puis si vous le souhaitez, nous reprendrons cette discussion..
Image de Yannick Barbe
Yannick Barbe · il y a
Je voulais juste attirer votre attention sur le fait qu'une nouvelle n'est pas un article de journal. Mon récit est de l'ordre du conte. Je sais parfaitement que les abeilles n'ont pas l'esprit de vengeance et que le glyphosate est sujet à controverse... Je sais aussi que les abeilles disparaissent (pas besoin de vérifier sur l'AFIS, j'ai eu des ruches pendant 10 ans). J'entends vos remarques, mais mon but n'est pas d'informer !
Image de Pascal Dut
Pascal Dut · il y a
Délicieuse vengeance du monde animal sur la connerie humaine. Merci, très drôle en plus... :)
Image de Fid-Ho LAKHA
Fid-Ho LAKHA · il y a
Déjà lu et aime' ! Je vote allègrement pour les abeilles !
Image de Olivier Descamps
Olivier Descamps · il y a
Un différend de voisinage sucré à souhait !
Image de Françoise Cordier
Françoise Cordier · il y a
Un humour qui décape et une vengeance qui se savoure comme une tartine de miel.
Image de Sylvie Legendre
Sylvie Legendre · il y a
Mon voisin le paysan viticulteur qui m'accuse de "détruire la nature" (j'ai nettoyé un bord de rivière qui m'appartient! Ôté la salsepareille qui envahissait les arbres. Taillé court un buisson de ronces et ramassé les débris de bois, plastique etc. apportés par la dernière crue !!) Lui qui utilise du sulfate de cuivre ds ses vignes (parce que c'est plus bio !!!!) et a contaminé la nappe phréatique avec ses chevaux qui baignent ds leur m....e à longueur d'année et éparpillé ds mon terrain des années de bâche plastique et de ficelle ! Alors je VOTE pour votre texte !!!

Vous aimerez aussi !