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Mome de Meuse

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On vient de vendre aux enchères la maison de la petite Marthe. Et c’est comme si elle disparaissait pour la deuxième fois.
Quand j’étais petite fille, bruissaient encore dans ma rue de grands platanes en allée, au-dessus des fontaines et des volées d’enfants jouaient sur de larges trottoirs. Mais il y avait aussi, dans ma rue, un lieu terrible : le banc des trois commères.
Ses occupantes, trois vieilles femmes, tôt installées, dévisageaient quotidiennement tous ceux qui passaient, supputant sur tout, extrapolant, jaugeant. Elles tenaient le registre des amours du quartier, relevaient les jours de coiffeur, contestaient le port d’une robe nouvelle, notaient l’heure des retours, faisaient le compte des visiteurs, ce qui empoisonnait les familles tout en les incitant à une politesse prudente : une réputation est si vite balayée !
Il y avait la grande Cécile, l’ancienne couturière acoquinée aux deux autres, surtout par crainte de la solitude ; Elise, racornie et médisante et Marguerite, dont l’accent impressionnait par sa hauteur et ses voyelles béantes. Elle piquait des colères épiques contre son mari, Auguste, brave homme qui avait préféré prendre ses quartiers au fond du jardin. Cette femme bruyante était, des trois, la plus redoutable.
Quand il ne passait personne dans la rue, les commères projetaient leur fiel sur nos jeux ; guettant nos querelles, nous faisant des reproches pour un mot, pour un rien. On les appelait les trois sorcières et j’imaginais que parfois, les soirs de pleine lune, elles se réunissaient au-dessus des platanes et faisaient sur leur balai une ronde grotesque. Elles étaient en somme le contrepoids réel de nos fées et de nos enchantements.
Et puis, il y avait, quatre maisons au-dessus des trois sorcières, une autre petite vieille. On l’appelait la Petite Marthe. Durant mon enfance, je ne l’ai guère connue, ne pouvant librement remonter jusque chez elle. Les commères me happaient toujours au vol.
C’est lors de mon adolescence que les choses ont changé. Marguerite relayée par les deux autres harpies, était venue à bout d’Auguste. La Petite Marthe aussi était seule. Louis, son mari avait précédé Auguste le même hiver et elle s’était faite plus petite encore.
Les sorcières étaient redevenues de vieilles femmes aigries, médisantes dont le pouvoir surnaturel avait disparu mais dont la méchanceté bien réelle m’empoisonnait un peu plus chaque jour. Passer devant le banc était un supplice. À l’âge où le corps se met à suivre des lignes victorieuses impossibles à masquer, se sentir jaugée, dénudée était horrible !
« Redresse-toi ! Tiens-toi droite, voyons ! », disait ma mère. « Honte ! Honte à toi ! », disaient les yeux des trois vieilles aux aguets. J’aurais voulu marcher enroulée sur moi-même, pouvoir me dérober à ces regards sacrificateurs.
Pourtant, plus loin, quatre maisons plus loin, était la Petite Marthe et son sourire plein de douce reconnaissance. Je devinais qu’elle guettait mon passage. Et elle me réconciliait avec le monde. Elle me disait que la vieillesse n’est pas toujours cette chair aigre qui hait la jeunesse.
« Bonjour ma Belle ! » La Petite Marthe m’accompagnait longtemps du regard et son sourire était un acte de grâce. Comme elle ne marchait plus guère, je l’emportais moi aussi de mon regard et de mon sourire et elle accompagnait mes foulées vives de treize ans.
Elle qui avait atteint cet état d’au-delà de la fanaison : sèche et comme lignifiée, s’illuminait de me trouver belle, et je me sentais belle sous son regard sans rancœur ni regret ; je me sentais belle parce qu’elle me donnait le droit de l’être. Elle savait encore aimer la vie.
« Bonjour, ma Belle ! » Petite voix chaude et chantante. Réconfort. « Bonjour, Petite Marthe. » Voix de femmes, partage et lien. Voix vivante si différente des glapissements du banc. « Bonjour, ma Belle, bonjour. »
Mais voila que ce matin, la Petite Marthe, n’a pas guetté mon passage. Elle ne guettera plus mon passage.
Ce matin, la Petite Marthe s’est jetée dans son puits. C’était un peu avant le jour : elle s’est noyée de trop de solitude. J’ai seize ans et personne ne me dira plus jamais : « Bonjour ma Belle ! »
J’ai commencé à vieillir, ce matin, quand la Petite Marthe s’est jetée dans son puits... Elle avait quatre-vingt-sept ans. Comment comprendre la mort volontaire d’un vieillard ? Ce qu’il aura fallu de détresse pour se jeter dans les bras de la gueuse qui a remplacé depuis longtemps votre visage dans le miroir, qui vous casse la taille et vous empêche de vous relever... Même les sorcières du banc n’ont pas compris.
À seize ans, on peut se jeter dans un puits, on est en plein élan. Il peut survenir un glissement, une crevasse. On peut basculer de l’autre côté de la vie. À seize ans, on peut choisir la mort, violemment, comme tout ce qu’on choisit. On peut se jeter en elle, comme en amour : sans savoir. Mais à quatre-vingt-sept ans... La mort, il y a longtemps qu’elle est là, on n’a pas eu besoin de la prier. Elle habite dans votre lit, elle ne quitte pas votre fauteuil. Elle vous souffle dans les narines son haleine fétide. À quatre-vingt-sept ans, la mort, on ne va pas la chercher dans le puits... Et pourtant, elle l’a fait la Petite Marthe qui ne me dira plus « Bonjour ma Belle. »
Je me souviens de cette zone de silence qui est tombée sur les jardins, autour du puits. À quelques coudées de notre maison, pour la première fois, à la mort d’un être cher, j’ai perçu une étrange lisière où s’arrêtaient les ondes. C’était comme un grand vide.
Avec mes seize ans, mes levées d’espoirs fous, mes désespoirs brefs et cette idée de la chute : le puits étroit, le froid, le noir, je prenais mesure de l’incommensurable désespérance de la vieille dame. Je venais de coudoyer pour la première fois, l’infinie tragédie humaine : elle avait eu un visage, elle avait une voix et elle disait de toute sa douceur : « Bonjour, ma Belle... »
La mort de la petite Marthe avait fait en moi un fracas si violent qu’elle avait englouti les trois sorcières du banc. J’ai beau chercher : après cette mort, pas un geste, pas une scène ne me sont demeurés en mémoire. Pas même la façon dont elles sont mortes à leur tour. Le puits de Marthe avait rendu improbables ces masques agités. Sa mort avait effacé leurs caquetages indécents, elle avait frappé de silence leurs bouches cruelles. J’avais d’ailleurs fini par comprendre combien elles avaient contribué à cette descente au puits, les trois commères...
Aujourd’hui, on a vendu aux enchères la maison de la Petite Marthe. Les nouveaux propriétaires ont l’intention de tout raser pour refaire une maison à leur goût.
Alors moi, je suis venue une dernière fois pour vous dire : « Au revoir, Petite Marthe. Au revoir ».

PRIX

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Automnale · il y a
J'avais déjà lu ce texte. En le relisant, ce soir, je le trouve encore plus beau, plus poignant, plus fort... Pourquoi n'avais-je, alors, pas voté ? Pourquoi n'avais-je pas commenté ? Je n'en sais rien... Peut-être m'avait-il impressionnée à un point tel que j'étais partie, le cœur serré, sans m'attarder... Une chose est certaine : je n'oublierai jamais la petite Marthe.
Merci, Mome, pour tant de délicatesse, de tendresse, et pour vos mots puisés, me semble-t-il, dans le puits de l'authenticité.

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Lagantoise · il y a
Un texte touchant...Une gentille femme parmi ces trois vieilles commères....tout est dit avec délicatesse , et d'une grande fluidité...On reste accroché au texte comme le sourire de Marthe au fond de vos yeux...BEAU et Bravo...mon vote+
Mon poème en lice prix d'Automne..si le cœur vous en dit..bien entendu..
'' Le silence s'endort sous une nuit d'argent''

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Mome de Meuse · il y a
Merci d'être passé lire ce texte et merci aussi pour votre commentaire qui me touche infiniment.
Je vais vite écouter le silence qui s'endort, en espérant qu'il n'est pas trop tard.

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Nadine Gazonneau · il y a
Que dire de plus qu'une nouvelle fois bravo.
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Mome de Meuse · il y a
Merci , Tilee de votre présence et de vos compliments. Belle soirée à vous ...
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Jean Calbrix · il y a
Un TTC qui vous tire une larme au coin de l'œil ! Bravo, Mome, pour ce texte le cœur au bord les lèvres. Vous avez mon vote.
Vous avez apprécié ma "pie", apprécierez-vous mon "carton" tout autant ? http://short-edition.com/oeuvre/nouvelle/la-societe-fait-un-carton

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Mome de Meuse · il y a
Merci, Jean, de votre commentaire. Votre émotion m'a beaucoup touchée et c'est avec plaisir et pleine de curiosité que je vais me rendre chez vous. Belle soirée.
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Philshycat · il y a
Très sensible !
L'avenir de la justice : http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/reecriture

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Mome de Meuse · il y a
Merci pour votre commentaire. Je réponds à votre invitation avec plaisir.
Belle journée.

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Utilisateur désactivé · il y a
C'est une belle histoire, écrite avec talent.
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Mome de Meuse · il y a
Merci , Marie, pour votre commentaire encourageant.
Belle journée à vous.

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Guy Bellinger · il y a
Belle méditation sur la vie, considérée de ses deux bouts, la jeunesse et la fin du chemin. D'un côté, l'élan de la jeunesse, chahuté par les chocs de la maturité naissante. De l'autre, le coup de frein de la vieillesse, qui peut vous plonger dans l'aigreur malfaisante (le trio de harpies) ou dans la solitude délétère (la petite Marthe). Bien écrit et poignant, mais sans sensiblerie.
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Mome de Meuse · il y a
Merci, Guy, pour vos commentaires, toujours aussi affinés et aussi positifs. Ils me touchent beaucoup.
Belle journée à vous .

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Cannelle · il y a
Une très belle histoire que l'on a plaisir à lire. Un nouveau regard sur la mort , la vieillesse et la méchanceté pour cette adolesente
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Mome de Meuse · il y a
Merci , Cannelle, pour votre commentaire et belle journée à vous.
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Longjing69 · il y a
comme vous, j'aime les grands-mères, aimante comme la petite Marthe, et j'aime aussi les maisons et leur histoire, dommage que celle de Marthe soit rasée... bravo la môme ;)
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Mome de Meuse · il y a
Très touchée par votre commentaire et le partage des émotions. Belle semaine à vous Longjing69!
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